La sortie d’un film biographique rappelle fort à propos le long cours de la Genevoise Laurence Deonna, cette Mère Courage chantre des droits des femmes, hier et aujourd’hui, ici et là.

Quelle vie! Ou plutôt quelles vies! Le film que Nasser Bakhti vient de consacrer à Laurence Deonna est pour le moins éloquent. Il complète admirablement «Les Mémoires ébouriffées» que la journaliste-reporter a publiées naguère. Il fallait bien un contrepoint visuel à ces 450 pages de souvenir! D’autant que Laurence Deonna est aussi une remarquable photographe. Après le temps de l’action – un bon demi-siècle – est venu celui de la remémoration. Encore qu’à 85 ans cette «reporter féministe militante», comme la définit Jacques-Simon Eggly, son ancien collègue du «Journal de Genève», entretient la flamme.

Rebelle un jour, rebelle toujours. Bien née, ayant passé enfance et adolescence dans une superbe propriété, à Jussy, fille d’un conseiller national, petite-fille du directeur du Musée d’art et d’histoire, Laurence Deonna n’a pas voulu suivre le chemin qui semblait tout tracé. Signe du destin? Le pensionnat de jeunes filles, en Engadine, où l’on entreprend de la «mater» avait compté, bien des années plus tôt, Annemarie Schwarzenbach au nombre de ses pensionnaires. Contrairement à son illustre compatriote, sa devancière sur les chemins du monde, Laurence quitte l’école sans avoir le bac. Elle aime rouler. Elle se fait chauffeuse pour Avis-Rent-A-Car, puis hôtesse d’accueil à Swissair avant d’entamer une formation de secrétaire. À 18 ans, la jolie jeune fille tombe follement amoureuse d’un garçon dont elle réalise bientôt que lui aussi aime les garçons. Comment faire pour l’oublier? Se marier avec un autre. Grave erreur. Divorce.

Une annonce la conduit dans la célèbre galerie d’art de Jan Krugier, un rescapé des camps. Celui-ci est interloqué: Laurence est quasi le sosie d’une jeune femme dont il était épris dans le ghetto de Varsovie. Ainsi débute cinq années de grand amour. La liberté qu’elle prend par rapport à son milieu calviniste brise les codes. «La liberté, l’individualisme, cela se paie par la solitude», confesse-t-elle. Celle que Ruth Dreifuss décrit comme «à la fois grave et légère» éprouve un vif besoin d’aventure. En 1967, sans avoir jamais rien écrit, elle part en reportage dans une Cisjordanie plongée dans la guerre des Six Jours. Puis ce sera l’Éthiopie, l’Iran, l’Irak, la Géorgie, l’Asie centrale, la Russie, la Chine et le Yémen, pays de son cœur. Comme l’explique Antoine Maurice, ancien rédacteur en chef du «Journal de Genève», dans le film de Nasser Bakhti, Laurence ne se voue pas à la géopolitique avec analyse des rapports de force politique à la clé. Elle saisit «la condition humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus concret, en particulier chez les femmes».

La journaliste prend en effet fait et cause pour le combat féministe. Présidente de la section suisse de Reporters sans frontières, elle apporte tout son soutien aux femmes journalistes censurées, violentées, assassinées. Ce film leur est d’ailleurs dédié, ainsi qu’«à toutes celles qui continuent à se battre pour la liberté d’expression». Celles qu’elle appelle les «Mères Courage dont on ne parle jamais». Elle a d’ailleurs consacré un livre à Lira Baiseitova, journaliste kazake, aujourd’hui réfugiée à Genève, qui a durement payé le prix de son engagement politique dans son pays natal. Mais «Laurence Deonna, Libre!» a aussi pour dédicataire Farag Moussa, son second mari, diplomate égyptien, qu’elle a perdu l’an dernier. Il lui offrait la protection dont elle, l’intrépide, la battante, la fragile aussi, avait besoin. Une protection que distinctions et honneurs, tel le Prix Unesco de l’éducation pour la paix, ne sauraient remplacer.

«Laurence Deonna, Libre!», film de Nasser Bakhti, 90 min, www.troubadour-films.com; «Mémoires ébouriffées – Ma vie, mes reportages», récit de Laurence Deonna, L’Aire/Ginkgo, env. 450 p., CHF 33.-.

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