INTERVIEW EXCLUSIVE

Le 11 mars 2020, l’OMS qualifie l’épidémie de Covid-19 de pandémie mondiale. Du jour au lendemain, nous découvrons l’existence d’un ennemi invisible. Comment la médecine l’appréhende? Quels sont les traitements utilisés? La Professeure Alexandra Calmy, infectiologue aux Hôpitaux Universitaires de Genève, fait partie des spécialistes qui lui font face quotidiennement. 

Bonjour Professeure et merci de nous accorder un peu de votre temps précieux.

Le monde entier est dans la tourmente à cause du coronavirus. Comment se porte la Suisse?

On était bien préparé. Je pense qu’on a la preuve avec cette situation extrême que les hôpitaux publics sont finalement assez flexibles et qu’ils peuvent s’adapter à des circonstances extraordinaires. Depuis un mois, on est devenu un «hôpital Covid-19». La majorité des patients souffre du coronavirus. Et on a vu l’ensemble du corps médical de l’hôpital… des pédiatres, des gynécologues, des urologues…, proposer leur aide et venir dans les services de médecine pour soigner les patients Covid-19. Tout l’hôpital s’est transformé pour faire face à cette marée du coronavirus. J’ai été très impressionnée par l’élan de solidarité de tous les collègues soignants. J’ai du plaisir à aller au travail même si c’est difficile, même si les journées sont longues et les week-ends inexistants; on travaille vraiment en équipe. Aujourd’hui, nous sommes bien organisés, la prise en charge est rapide et standardisée. Au bout de quatre semaines, on est plus apaisé par rapport à tous ces bouleversements, on sait mieux les appréhender.

Le premier cas de Covid-19 en Suisse a été déclaré le 25 février 2020. Selon l’OFSP, au 9 avril à 8 heures, on compte 23400 cas testés positifs et 913 morts. La Suisse a l’une des incidences les plus élevées en Europe. Comment expliquez-vous cette évolution?

C’est difficile à expliquer, la proximité avec le nord de l’Italie a sûrement beaucoup joué. Le virus ne s’arrête pas aux frontières bien sûr, le Tessin a été énormément touché… Et on a à Genève un aéroport international, avec beaucoup de nationalités différentes qui transitent, tout ça a une incidence sur la propagation d’un virus.

Mais il faut dire aussi que depuis quelques jours, la courbe s’est aplatie… on le voit à l’hôpital, les arrivées massives se sont calmées, on ressent un certain apaisement. La plupart des Suisses ont bien compris l’importance du confinement, tout le monde s’est organisé. Ce qu’on constate nous à l’hôpital maintenant, cet apaisement, c’est probablement le succès du confinement.

Est-ce que cette pandémie est comparable à une autre dans l’histoire commune?

Pour moi, c’est totalement inédit. J’ai vécu des épidémies en tant que médecin lorsque je suis partie en mission avec Médecins sans frontières. J’étais en 1994 au Rwanda pour le choléra, j’ai vécu la pandémie du sida en Afrique, celle d’Ebola en Sierra Leone en 2015… Toutes les épidémies ont des caractéristiques différentes bien sûr, avec des modes de transmissions différents. Mais pour chacune, il faut agir vite et fort, identifier les cas les plus sévères en priorité, établir rapidement des recommandations de traitement standardisées, il faut être très organisé, fonctionner vite… et bien. Et puis il y a tout ce qu’il y a autour: la peur qui survient par rapport à ce nouveau virus, cet inconnu. Et que l’on soit en Suisse, en Sierra Leone, ou ailleurs… Il y a la crainte de l’autre… L’ambiance est très anxiogène, comme c’est souvent le cas dans les épidémies.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer le mode de fonctionnement de ce virus?

C’est un virus qui cause la plupart du temps des symptômes mineurs, mais qui peut générer des pneumonies sévères, nécessitant une hospitalisation, chez les personnes les plus vulnérables.

La famille des coronavirus n’est pas nouvelle. Mais le SARS-CoV2 (nom du virus qui cause la maladie Covid-19) qui appartient à la grande famille des coronavirus, est assez différent pour que personne n’ait encore d’anticorps pour s’en défendre. Voilà pourquoi tant de gens sont infectés.  

C’est un virus qui se transmet surtout par des gouttelettes (quelqu’un qui tousse, ou crache ou éternue, ou postillonne). Le virus descend dans les poumons et cause une inflammation des poumons, qui provoque une pneumonie. Une infection des poumons signifie qu’ils perdent leur capacité à jouer leur rôle d’échangeur d’oxygène, donc il faut suppléer à leur fonction avec un respirateur, ce que l’on fait par exemple aux soins intensifs.

Il y a d’autres symptômes moins importants. Pour les infectiologues comme moi, on découvre un nouveau virus de la même manière qu’on a découvert le VIH et son cortège de maladies opportunistes à l’époque… Ça signifie se retrouver face à de nouvelles manifestations de la maladie, nous devons tout le temps rester attentifs à l’inconnu que l’on ne maîtrise pas.

On nous dit depuis le début que les enfants sont peu touchés. On voit ces dernières semaines, de très jeunes enfants ou des adolescents en parfaite santé être tout à coup victimes du coronavirus. Est-ce que cela signifie que finalement nous n’avons pas de véritables certitudes à ce niveau-là?

On n’a pas suffisamment de recul pour avoir des certitudes. On voit qu’il y a une vulnérabilité des personnes plus âgées, ou qui souffrent de maladies préexistantes. Mais il y a peut-être d’autres vulnérabilités, des personnes avec un système de défense moins efficace; et parfois, des personnes plus jeunes peuvent donc souffrir d’une maladie plus grave. 

Comment traite-on le coronavirus aux HUG? Est-ce vous utilisez la fameuse «chloroquine» qui a fait tant polémique chez nos voisins français?

On a un système de santé très décentralisé. Donc nous, aux HUG, nous avons des recommandations qui considèrent l’utilisation des traitements à base d’hydroxychloroquine et de lopinavir-ritonavir, un antiviral utilisé depuis vingt ans dans le traitement de l’infection du VIH.

Je crois qu’il faut faire preuve de pragmatisme. On a pris le parti de proposer l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans les recommandations de traitement de notre hôpital depuis le début, sans attendre que de larges essais cliniques (dont les résultats mettent du temps avant d’être disponibles) en démontrent l’efficacité de façon irréfutable. On est tous humbles et on attend les résultats des études avant de clamer victoire. C’est peut-être une molécule qui aura sa place dans le traitement, mais nous ne sommes pas devins.

Comment agissent ces deux types de traitements?

L’hydroxychloroquine, commercialisée en Suisse par Sanofi sous le nom de Plaquenil, est un antipaludéen également utilisé pour traiter certaines maladies auto-immunes. Ce traitement crée dans nos cellules un environnement peu propice à la réplication des virus. Dans le cadre du Covid-19, l’idée est aussi d’atténuer la réaction de notre corps à cet intrus qui entraîne, parfois, une réaction inflammatoire exagérée et dangereuse. 

Le lopinavir et le ritonavir sont deux molécules utilisées pour lutter contre le VIH depuis plus de vingt ans. Il est commercialisé sous le nom de Kaletra par le laboratoire américain AbbVie, qui a renoncé à sa patente, en raison de la pandémie. En s’attaquant à une protéine du virus, ces deux molécules l’empêchent de se multiplier.

Au niveau mondial, des milliards sont investis pour la recherche sur les traitements du Covid-19. Selon la Fondation Gates, à ce jour près de 500 essais cliniques seraient enregistrés à travers le monde. Est-ce que les HUG participent à cette recherche?

Les HUG participent à des essais cliniques testant différentes modalités de traitement, qui sont menés parallèlement aux soins standards prodigués dans l’hôpital.

Par exemple, le remdesivir fait l’objet d’un essai clinique dans notre hôpital à Genève. C’est un autre antiviral intéressant, qui a été développé contre Ebola, un antiviral à large spectre fabriqué par l’entreprise américaine Gilead Sciences, mais il n’est pas encore commercialisé. Son fabricant a lancé la dernière phase des essais cliniques. Ce traitement intervient au niveau de la réplication du virus en ajoutant des mutations non désirées qui peuvent le détruire. Il est donc testé en Suisse (à Genève, à Zurich et au Tessin), mais aussi en Chine et aux Etats-Unis. Ce médicament, tout comme l’hydroxychloroquine ou le lopinavir-ritonavir, a en outre été intégré dans les études internationales de l’OMS.

Comment imaginez-vous le jour d’après?

Il me semble clair que le confinement général était la seule bonne réponse en termes de santé publique, pour limiter l’extension du nombre de nouveaux cas. Nous avons même travaillé en circuit quasiment fermé au sein de grands hôpitaux universitaires comme celui de Genève, et nous devons maintenant relever le prochain défi: comment s’ouvrir, penser global et ne pas créer deux catégories de patients? Les patients souffrant de maladies chroniques comme des maladies cardiaques, le diabète, ou encore le cancer, les patients porteurs du VIH, tous doivent continuer à bénéficier de soins de qualité. Nous allons également faire face à un défi sociétal et la façon dont le déconfinement sera pensé et mis en place est à ce titre crucial. Comment protéger les personnes les plus vulnérables sans mettre à mal la solidarité et l’empathie qui est au cœur de toute société? Voici un mois que presque tout a changé, que nous vivons en apnée ou dans un tunnel (cela dépend du point de vue) et je crois que nous n’aurons pas d’autre choix que de sortir différents de cette crise; différents en tant qu’individu, différents également en tant que société. Nous avons appris à protéger les personnes que l’on aime en restant chez nous, j’espère que nous apprendrons aussi à protéger les générations futures en modifiant, un peu au moins, notre mode de vie!

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