Héritière de Maurice Ravel avec lequel elle n’a aucun lien de parenté, Évelyne Pen de Castel prend la parole pour faire taire les rumeurs et accusations qui, depuis 1960, entourent l’histoire rocambolesque de l’héritage du compositeur du «Boléro».

Comme le solo de caisse claire de son «Boléro», œuvre française la plus jouée dans le monde, l’histoire de l’héritage du compositeur basque Maurice Ravel commence doucement. À la mort du célibataire sans enfant en 1937, ses droits d’auteur reviennent à son frère cadet adoré Édouard Ravel. Mais l’histoire va ensuite crescendo lorsque Édouard, veuf et sans enfant, décède en 1960: deux ans auparavant, il a fait de son employée de maison, Jeanne Taverne, sa légataire universelle. Cette dernière, que les médias de l’époque présentent comme une manipulatrice, meurt en 1964. Devenu l’unique héritier, son mari Alexandre Taverne affronte alors des années de procès, accusé de captation d’héritage par les petits-neveux suisses des frères Ravel. Il meurt trois ans après sa victoire en cassation. Sa seconde épouse, Georgette Taverne, hérite. Lorsqu’elle disparaît, à 93 ans, en 2012, sa fille née de son premier mariage, Évelyne Pen de Castel, Basque résidant en Suisse depuis 1999, devient à son tour dépositaire des droits d’auteur du compositeur.

Après six décennies de polémiques entourant l’héritage, Évelyne Pen de Castel, 74 ans, sort de l’ombre pour faire enfin entendre sa version des faits. En exclusivité pour Paris Match.

En 2012, vous êtes devenue l’unique héritière de Maurice Ravel. Comment avez-vous vécu cela?

Évelyne Pen de Castel: Le plus difficile a été que la presse, au lieu de s’acharner sur maman, s’est acharnée sur moi. Je m’y attendais plus ou moins. J’avais donc décidé, comme ma mère, de ne jamais réagir. Je pensais qu’il était vain d’essayer de démonter toutes les médisances colportées sur les héritiers Ravel depuis 60 ans. Je prépare d’ailleurs depuis plusieurs années un livre sur la véritable histoire de l’héritage Ravel.

Quelles médisances souhaitez-vous démonter?

Je suis consternée de lire des titres comme «Le bordel du Boléro», «Main basse sur la musique» ou «Les héritiers indignes». Ceux qu’on qualifie d’indignes sont ma mère et son deuxième époux, Alexandre Taverne. On les méprise sans doute parce qu’ils n’étaient ni musiciens, ni notables. Maman était manucure, Alexandre était coiffeur, de petites gens comparé à l’intelligentsia du Pays basque. En fait, ils étaient héritiers de Maurice Ravel par son frère Édouard. C’est lui qui a décidé de tout léguer à Jeanne Taverne, première épouse d’Alexandre, celle qu’on appelle «la masseuse» dans certains articles, mais qui fut la gouvernante des Ravel. Le couple Taverne s’occupait d’Édouard Ravel et de son épouse Angèle depuis qu’un accident de voiture en 1954 les avait laissés lourdement handicapés. Édouard a voulu les remercier.

Angèle Ravel avait-elle une descendance?

Oui. Cela n’a jamais été écrit, mais elle avait eu une fille de son premier mariage avec l’industriel Victor Bonnet (mort en 1945, à 88 ans, ndlr). En 1947, Angèle a épousé Édouard Ravel, ingénieur qui avait travaillé pour son époux.

Pourquoi Édouard Ravel a-t-il institué Jeanne Taverne plutôt que sa belle-fille?

En fait, après la mort de sa femme, Édouard Ravel avait déjà fait des Taverne les propriétaires de sa maison. Mais il souhaitait donner 80% des droits de son frère à la ville de Paris, à condition que celle-ci crée un prix Maurice Ravel et une fondation dirigée par le directeur des Éditions Durand, René Dommange. En contrepartie, Édouard a voulu voir les contrats de son frère qui n’avait jamais été bien rétribué. Il voulait qu’on rehausse ses droits d’auteur. René Dommange a refusé. Fâché, Édouard a consulté un notaire qui lui a expliqué qu’il pouvait annuler sa donation. Ce qu’il a fait. Il a alors désigné Jeanne Taverne comme légataire universelle. Quand René a appris qu’Édouard se retirait de l’accord, il était furieux et lui a écrit: «Vous êtes en pleine possession de vos moyens, vous savez exactement ce que vous faites et vous avez signé votre engagement donc vous devez vous y tenir.» Ironie de l’histoire: ses mots ont aidé la défense, quand le testament a été attaqué en justice en 1961.

Ce sont Marc Perrin et sa sœur Marcelle, petits-neveux de Maurice et Édouard Ravel, qui ont finalement contesté le testament.

Oui. René Dommange ne pouvant le faire lui-même, il a cherché partout un héritier et a trouvé ces vagues cousins en Suisse (Édouard et Maurice Ravel avaient un père suisse. Leur oncle était le peintre suisse Jean-Édouard Ravel, ndlr). Unique héritier de sa femme Jeanne, Alexandre Taverne a été défendu par Jean-Jacques Lemoine (avocat controversé et ancien directeur juridique de la SACEM, ndlr). Ils ont gagné en première instance, puis en appel, puis en cassation en 1970. Or, je continue de lire «l’héritage contesté de Ravel». Il n’est plus contesté, il est incontestable à moins de remettre en cause l’entier du système judiciaire. Après le verdict, l’éditeur René Dommange, furieux d’avoir vu l’héritage lui échapper, a mené une campagne de dénigrement dans la presse, en parlant d’héritiers indignes. Comme si un coiffeur n’avait pas le droit d’hériter uniquement au motif qu’il est coiffeur.

Combien Alexandre Taverne avait-il touché?

Il avait la maison et l’héritage d’Édouard Ravel qui n’ont pas été contestés. À la suite du jugement de 1970, il a reçu 36 millions de francs français de l’époque, correspondant aux droits d’auteur de Maurice Ravel bloqués pendant les dix ans de procédure. Sur cette somme, il a donné 10 millions pour créer l’Académie. Mais les notables et les musiciens se sont ligués contre lui et il en a vite perdu la direction. Dans le milieu très fermé de la musique, on avait honte de lui. On acceptait son argent, mais on ne voulait pas le voir. Il était blessé par cette forme de racisme social.

Et vous, combien avez-vous hérité de votre mère Georgette Taverne en 2012?

Environ 7 millions de francs suisses. Ce capital se composait de son appartement à Montreux et de son chalet, que j’ai vendus depuis, et d’une somme à la banque qui m’avait parue dérisoire par rapport à tout ce qui avait été écrit. Même le notaire était étonné. À en croire les médias, on avait des centaines de millions planqués. Pas du tout! De son vivant, ma mère avait aussi déjà acheté un bien immobilier pour moi et pour chacun de ses petits-enfants.

Les estimations dans la presse évoquaient pourtant 1,5 million de francs de royalties par an pour l’ensemble des œuvres de Maurice Ravel.

Ma mère ne parlait jamais d’argent avec moi. J’ai eu une vision de ses comptes à sa mort. Ce n’était pas exactement ce qui a été dit, mais je ne conteste pas ces montants, car je n’ai pas toutes les informations. Oui, maman a touché beaucoup d’argent, mais elle ne l’a pas dépensé pour mener la grande vie.

Où est passé l’argent, alors?

Maman l’a principalement dépensé pour les autres. Par exemple, elle a donné un million pour me permettre de créer le Fonds Lionel Perrier pour la recherche contre le cancer du cerveau après la mort de mon fils cadet.

Comment votre mère et Alexandre Taverne s’étaient-ils connus?

Ma mère était manucure à Bayonne et l’une de ses clientes régulières était Jeanne Taverne. Alexandre, qui avait sans doute déjà remarqué la beauté de ma mère, a commencé à la courtiser. J’avais 16 ans, j’étais très impressionnée par ce monsieur avec sa grande voiture américaine, sa villa,… Quand on allait chez lui, j’avais l’impression d’entrer dans un château. Au début, nous ne connaissions pas son histoire, mais il en a vite parlé à cause du procès et de tous les articles dans la presse. Je n’ai pas vécu longtemps avec eux: j’ai quitté l’école en seconde pour me marier et m’installer à Paris où j’ai travaillé dans la restauration, dans le prêt-à-porter puis où j’ai eu un magasin. Monsieur Taverne me donnait un peu d’argent pour m’aider ou offrait des cadeaux pour nos bébés. Certains croient que j’ai grandi dans l’opulence, que je suis noble à cause de mon nom. C’est faux, une fois de plus. Mon nom de jeune fille est Évelyne Pen. «de Castel» est un surnom qu’on m’a donné parce que la maison que maman m’avait achetée était à Casteljaloux. Cela m’a plu, je l’ai gardé.

En 2016, le «Boléro», est tombé dans le domaine public en France et dans la majorité des pays. Combien vous rapportent les droits depuis?

En matière de royalties, il n’y a jamais deux années identiques. Je reçois ce qu’aurait eu Maurice Ravel s’il était vivant, c’est-à-dire entre 10 et 15% selon les œuvres. Sans le «Boléro», cela représente annuellement entre 200 000 et 500 000 francs. Avec le Covid, il y a aussi eu moins de concerts et en 2022, quatorze autres œuvres sont tombées dans le domaine public.

L’héritage comprend également les partitions originales. Où se trouvent-elles?

Dans le coffre-fort d’une banque en Suisse. Ce qui est drôle, c’est qu’elles ont longtemps été considérées comme des souvenirs sans valeur marchande. Quand ma mère a déménagé en Suisse en 1977, elle les a emportées avec elle et les a mises dans sa cave.

Quelle est la valeur de ces partitions?

Elles ont été estimées par Christie’s en 2008 à 20 millions de dollars. Ce que j’aimerais, c’est qu’une institution ou un amoureux de Ravel m’achète le tout pour ne pas séparer la collection.

Vous êtes en procès depuis 7 ans contre la SACEM pour prolonger les droits d’auteur du «Boléro» (en reconnaissant Alexandre Benois, décédé 23 ans après Maurice Ravel, comme cocréateur de l’œuvre, les droits pourraient être prolongés jusqu’en 2038) et le jugement est attendu en février.

Ce n’est pas mon procès. Ce sont les héritiers Benois qui l’ont initié. Je n’avais jamais entendu parler du décorateur Alexandre Benois. Ses héritiers ont d’abord contacté la SACEM en 2004 pour demander sa reconnaissance comme cocréateur du «Boléro». C’est lui qui aurait, par exemple, décidé qu’il se déroulait dans une taverne espagnole et non une usine, c’est aussi lui qui avait présenté Maurice Ravel à la danseuse Ida Rubinstein à qui l’œuvre est dédiée. La SACEM avait dit aux Benois de s’adresser aux héritiers Ravel, sans leur donner nos adresses. Quelques années plus tard, leur avocate a contacté tous les ayants droit, c’est-à-dire les éditeurs et les héritiers.

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