Il fête ses 60 ans cette année et vient de sortir son 20e album studio intitulé «L’avenir». Florent Pagny sera sur la scène de l’Arena à Genève le 1er décembre prochain. L’artiste, mais surtout l’homme s’est confié à nous, l’occasion de porter un regard franc sur sa vie et la société d’aujourd’hui. 

Il est l’une des plus belles voix françaises, un vibrato et une puissance comme des armes pour témoigner du présent, à la vie comme à la scène. Florent Pagny n’est pas un chanteur comme les autres. Il est cet artiste, tantôt franc et rebelle lorsqu’il mêle à son répertoire des sujets personnels, tantôt sensible et paternel lorsqu’il s’illustre en coach tranquille sur les écrans de la grande chaîne, tantôt grand et puissant lorsqu’il porte de sa voix des titres dont on connaît tous la ritournelle. Il est ce chanteur bien loin du star-système, parfois cash, mais toujours vrai, un homme serein, devenu sage, éperdument heureux et amoureux plus que jamais depuis trente ans de sa moitié, comme il l’appelle. Un humain converti à une terre lointaine, où il a construit sa famille, son essentiel. Il est assurément resté le même avec ses valeurs, ses opinions, ses convictions. Rencontre avec un homme libre.

Paris Match Suisse. Est-ce que vous connaissez notre beau pays en dehors des salles de concert?

Florent Pagny. Oui, j’ai passé une partie de mon enfance à Bonneville; donc je venais souvent à Genève pour me balader et voir le jet d’eau!

Vous aimez la nature, les montagnes… Vous n’avez jamais pensé à poser vos valises ici?

Avec l’âge et un besoin de tranquillité qui prend de plus en plus de place dans ma vie, ça pourrait être un endroit agréable pour moi, oui. Mais j’ai choisi à un moment donné une autre terre tranquille, celle de ma moitié, la Patagonie. 

2021 est une belle année pour vous: un nouvel album, une tournée et vos 60 printemps. Comment abordez-vous la soixantaine?

J’arrive à un moment de la vie où il faut regarder ce qui arrive en se disant que le voyage ne va pas durer éternellement; donc il va falloir s’organiser pour profiter de ce qui se passe et ne pas perdre son temps. C’est assez particulier comme période.

On vous sent très sage, très philosophe, est-ce qu’avec les années, les épreuves, les rencontres, on parvient à apaiser ses démons intérieurs? Ou vous en reste-t-il?

Avec le temps, on est plus calme. On apprend, on comprend, on évolue, heureusement! Il y a des tas de choses que l’on ne sait pas au départ et pour lesquelles on s’embarque, on se met à parler vite et fort. Avec l’expérience, on se rend compte qu’on a tort; alors on parle moins vite, moins fort, on réfléchit un peu plus, on cherche à savoir si ce que l’on va dire aujourd’hui, sera encore valable demain… J’espère que c’est pour tout le monde pareil! À 60 ans, on appréhende le quotidien d’une autre manière et tant mieux d’ailleurs. Et puis, c’est un âge où on vous explique aussi qu’il faut faire plus d’exercice et qu’il faut moins manger. Eh bien, c’est dommage! Parce que moi à cet âge-là, justement, j’ai envie de faire l’inverse! (Rires).

Vous avez su trouver votre équilibre?

Ça va, j’ai eu de la chance! En parallèle de ma carrière, depuis presque trente ans, j’ai rencontré la femme que j’aime, j’ai eu des enfants, j’ai construit ma famille. On gère tout ça très bien et on reste tous unis, et à la fois chacun avance dans sa propre vie. Donc ça apporte un équilibre au milieu de quelque chose qui aurait pu être déséquilibrant: la notoriété et tout le reste.

Trente ans avec la même femme! Vous êtes un homme fidèle? 

En amitié comme en amour, il faut être fidèle pour que les autres le soient aussi. J’ai cette exigence-là vis-à-vis de l’autre, parce que je suis moi-même comme ça. S’il y a une seule chose qui ne va pas, si on me fait un seul faux plan, c’est fini. Mais ça va! Nous nous sommes bien trouvés avec Azucena, nous sommes deux Scorpions qui s’entendent très bien! 

Vous êtes quel genre de mari? 

J’essaie de ne pas créer de routine. Il ne faut pas toujours faire la même chose, ne pas toujours vivre la même chose. Il faut être disposé à avancer, être à l’écoute de ce que l’autre veut et voir si les deux sont en accord. Et puis, je considère qu’on évolue; alors j’ai toujours tendance à essayer d’analyser pour ne pas créer d’ennui. Cet espace-temps que l’on a et qui correspond à notre vie, il faut le remplir le mieux possible et le plus possible de choses qui ne sont pas tout le temps les mêmes.

C’est ça le secret de longévité du couple Pagny?

Oui! Et puis, j’essaie aussi de changer d’apparence pour ne pas qu’elle se lasse, pour ne pas qu’elle ait l’impression d’avoir toujours le même à la maison! Donc je change de coiffure, de look… D’ailleurs elle me dit qu’avec les années je suis de plus en plus sexy! Et moi, je lui réponds qu’elle dit ça parce qu’elle voit de moins en moins bien… (Rires). Mais c’est plutôt agréable d’entendre ça de sa moitié après tant d’années! Et puis, je n’ai pas «une femme de chanteur», qui l’accompagne tout le temps, qui est toujours dans l’ombre de son mari qui passe à la télé. Ça n’est pas du tout le genre de la maison! Azucena est indépendante, elle a ses activités de son côté et on s’organise pour être ensemble et vivre notre vie. Ma femme ne me demande pas de lui chanter des chansons. Dès que je commence à chanter, elle se retourne et me dit: «Tu vas continuer à me casser les oreilles longtemps?» (Rires). Mais tant mieux, car je ne pourrais pas être avec une moitié qui est fan!

Vous êtes une star «cool», on n’a pas l’impression que vous soyez obnubilé par votre image… Est-ce que c’est juste?

J’ai pris l’option «reste toi-même et ne passe pas de l’autre côté du miroir»… Je ne me prends pas du tout pour une star, ça n’est pas mon truc. Je vis tout ça sainement, sereinement. Je n’ai pas un gros ego, j’ai un ego normal, je ne suis pas toujours en représentation dans tout ce que je fais. Mais ce qui est drôle, c’est que je peux ressentir ce côté-là chez certains de mes petits camarades. Et ce qu’il y a de bien, c’est que lorsqu’ils ont cette attitude-là, dès que je me rapproche et que l’on commence à échanger, ils redeviennent à peu près normaux! (Rires).

Comment fait-on pour rester «vrai»?

Quand j’étais petit, j’étais un hyperactif turbulent et je faisais beaucoup de bêtises; donc je me faisais souvent gronder. Alors très vite j’ai senti que je pouvais m’en sortir avec la franchise, avouer que j’avais fait la bêtise et l’assumer. Et j’ai compris qu’être franc et honnête avec les autres était plus salvateur et me permettait de continuer à faire des bêtises, en les assumant! J’ai gardé cette ligne de conduite toute ma vie, j’assume qui je suis, ce que je fais, ce que je pense et ce que je dis.

Qu’est-ce que vous préférez chez vous?

Ce côté franc, pas trafiqué… mon côté bio, quoi! (Rires).

Ce que vous détestez?

Quand je me mets à trop parler, à parler fort… j’ai encore de beaux restes et ça peut m’agacer! Les gens sont souvent curieux et j’ai tendance à trop raconter. Ma femme me dit tout le temps: «Tu parles trop!» Mais pour moi cacher ou ne pas dire les choses telles qu’elles sont, c’est comme mentir, et je n’aime pas mentir. 

Vous avez sorti votre 20e album studio, signé Calogero. Il s’appelle «L’avenir». Avec tout ce qu’il se passe en ce moment, vous restez positif sur l’avenir du monde?

Cet album a une tendance à être positif et à envoyer beaucoup d’espoir. Mais je suis assez lucide sur ce qu’on traverse aujourd’hui. On est dans une période où on ne voit pas le bout du tunnel, que ce soit au niveau social, économique, climatique, médical… et ça ne va pas s’arrêter tout de suite, je pense. Ça fait longtemps qu’on nous prévient de tout ce qui est en train d’arriver. Mais il faut que l’humanité prenne une vraie claque pour qu’elle se remette totalement en question et arrive à la situation que j’interprète dans ma chanson «L’avenir», c’est-à-dire un avenir «non violent».

Et votre avenir à vous, vous le voyez comment?

C’est un peu comme ma vue, ça commence à se flouter (Rires). Mon avenir… je ne sais pas vraiment. Je termine un moment de ma vie, j’attaque le dernier quart, je vais faire ma tournée, je finis tout ce que j’ai commencé et je ne sais pas ce qui va se passer après tout ça…

Vous n’êtes pas en train de nous dire que vous arrêtez votre carrière quand même?

Non! Je n’arrêterai pas de chanter, mais je ne referai pas les choses de la même manière. Je ne vais pas repartir sur les routes tous les deux ans et refaire des albums aussi souvent. Je vais être un peu moins productif, un peu moins hyperactif. Je fais presque 8 allers-retours entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud chaque année… alors je vais réduire la voilure, ça c’est sûr! Pour moi, c’est une page qui va se tourner et je ne sais pas ce qui va se présenter ensuite. Mais je ne ferai jamais mes adieux parce que chanter pour moi, c’est animal, c’est physique… j’ai besoin à un moment donné que ça sorte! Il faut que je chante! Tant que je chanterai bien, tant que je m’entendrai bien, tant que j’aurai une voix agréable et juste, je pense que je l’utiliserai. Mais si un jour j’ai du mal à tenir les notes et mon vibrato, que je n’entends plus et que je chante un peu faux, alors…

Mais 60 ans, ça n’est pas vieux! Vous parlez comme si vous en aviez 80!

Oui, mais moi je suis arrivé à Paris à l’âge de 15 ans; donc ça fait déjà quarante-cinq ans que je suis adulte. En général, on part dans la vie adulte à 25 ans pas à 15 ans. J’ai dix ans d’avance; donc je me sens un peu plus vieux, c’est un peu comme si j’avais 70 ans! Mais en même temps dans ma tête je n’ai pas 60 ans, c’est juste sur mon passeport! Et puis, ça n’est pas tellement en «vieillesse» que je considère tout cela… c’est plutôt en expérience de vie. Je suis très gourmand d’aventures, j’ai tellement croisé de monde et vécu d’histoires, qu’à la fin, oui, parfois je me dis qu’il va falloir que je me calme un peu et que je profite des choses qui ne font souvent que passer.

Qu’est-ce que ça représente pour vous la rencontre avec le public?

Très souvent, on se rend compte que les chansons accompagnent les moments de vie des gens et quand ils viennent me voir et me disent qu’ils ont passé telle ou telle épreuve, tel ou tel moment avec mes chansons, je me dis que c’est un vrai troc! On exprime des choses, on est des messagers; donc on a plaisir à envoyer nos messages et quand le public les reçoit et qu’ensuite ils viennent nous raconter ce que ça leur a fait, on se dit qu’on est plus utile que ce qu’on croyait.

Vous n’êtes pas beaucoup sur les réseaux sociaux. Ça n’est pas votre truc?

Cette communication à travers les réseaux sociaux, je m’en méfie beaucoup, ce côté où tout le monde est au courant de tout, tout de suite, où les gens interviennent avec des commentaires… C’est une tribune libre à tout et n’importe quoi, on ne peut pas le maîtriser; c’est pour ça que je ne touche pas à ça, ou de moins en moins, car je trouve cela très pervers! J’ai commencé un moment sur Instagram et maintenant je ne poste que des choses professionnelles, et ça n’est pas plus mal. Je pense qu’il faut laisser un peu de magie dans tout ça. Si tout le monde entre dans la vie de tout le monde, et qu’il faut sans cesse être sur son Instagram à raconter des histoires pour faire monter le nombre de followers… Eh bien, ça n’est pas moi, ça n’est pas ma génération.

Qu’est-ce qui vous énerve, vous met en colère?

Les extrêmes m’énervent, quand les gens sont extrémistes sur des sujets où de toute façon personne n’a de certitude, ça peut avoir tendance à m’agacer. Rien n’est tout noir ou tout blanc… Le vaccin contre le Covid par exemple; au départ je n’étais pas pour! J’aurais trouvé ça plus intéressant qu’on me donne un traitement par médicament pour me soigner si j’ai un problème, plutôt que de m’inoculer quelque chose dans mon organisme. Mais quand on voit comment les choses évoluent, il faut arrêter de se prendre la tête et y aller! Je ne veux pas me gâcher la vie à cause de ça.

Il paraît que vous vous trouvez chanceux… que les fées se seraient penchées sur votre berceau… vous êtes croyant?

Je n’ai pas une croyance religieuse, Dieu c’est moi, c’est vous… je ne projette pas une divinité extérieure. En revanche, je me dis que la chance peut être représentée par des guides comme on dit, qui font en sorte que vous ne subissiez pas, que vous ne soyez pas touché par tel ou tel malheur. Il faut être conscient quand on a de la chance. Et c’est vrai qu’à plusieurs reprises dans ma vie, j’ai levé les yeux au ciel et remercié que ça se soit passé ainsi… Donc ça reste une certaine forme de spiritualité, se dire qu’on a peut-être des anges gardiens!

Vous avez un titre sur votre nouvel album qui s’appelle «L’instinct»… Vous êtes un instinctif?

J’ai un parcours qui est forcément lié à l’instinct, c’est ce qui a inspiré cette chanson. J’ai fait mon chemin seul, j’ai pris des options qui n’étaient pas celles que les autres prenaient et quand je vois comme cela m’a réussi, je me dis que j’ai un véritable instinct. Quand je suis monté seul à Paris à l’âge de 15 ans, je me disais tout le temps: «Fais attention avec qui tu es.» Mon instinct me donnait les bonnes infos pour faire les bons choix, et savoir à qui je pouvais faire confiance.

Quel regard portez-vous sur votre vie?

Je n’ai pas de remords ou de regrets… je réalise pleinement la chance que j’ai, les chances que j’ai et la manière dont tout cela s’est passé. Il y a cette phrase dans l’album que j’adore et qui dit: «Ou bien je gagne, ou bien j’apprends», c’est-à-dire qu’on considère qu’un échec n’est pas un échec, mais au contraire la meilleure des leçons, plus que le succès. Donc on ne peut pas regretter, parce qu’on a appris. Le succès, par définition, on l’analyse moins que l’échec. Il se résorbe au bout d’un moment, redescend très vite… on oublie la sensation d’apothéose. Alors que l’échec donne à réfléchir.

Vous êtes du genre à réfléchir, à vous remettre en question?

J’adore me remettre en question! Je fais certains voyages internes pour savoir pourquoi telle ou telle chose est arrivée. L’analyse pour moi est très importante. 

C’est quoi l’essentiel pour vous aujourd’hui?

L’essentiel pour moi est que ma famille se porte bien, que tout le monde soit en bonne santé, qu’il n’y est pas de problème, que les enfants puissent faire ce qu’ils ont envie de faire et que nous soyons toujours équilibrés. Et si ensuite je peux gérer ma carrière de la bonne manière en restant libre… c’est formidable! Ma liberté est importante, mais elle est de plus en plus chère! Il y a beaucoup de choses compliquées de nos jours, il faut se justifier de plus en plus… Mais je ne perds pas espoir, je continue à être libre et à tailler ma route!

Jean-Luc Bideau, monstre sacré, fragile et volubile

Jean-Luc Bideau, monstre sacré, fragile et volubile

Jean-Luc Bideau était l’invité de Festival du 7e Art dont Vincent Perez est le président et l’initiateur de ce magnifique projet. Pour cette 5e année, il a réuni à nouveau réuni des invités prestigieux comme Willem Dafoe, Elsa Zylberstein, Daniel Brühl, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Irène Jacob, Marie Gillain, Anne Brochet, Marthe Keller…

lire plus

Pin It on Pinterest

Share This