Héritier artistique de Béjart, Gil Roman en toute intimité

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Les triomphes qu’il remporte de par le monde n’y changent rien. Le superdanseur est un timide qui se soigne. Aux mondanités, il préfère la cellule familiale. Et le studio où il fait répéter ses danseurs. Programme chargé en ce mois de février.

 

Ardent mois de février pour le Béjart Ballet Lausanne et son directeur. Gil Roman se démultiplie. Il lui faut remonter «Casse-noisette» qui sera donné dans quelques jours à l’Opéra de Lausanne ainsi que «t’M et variations», à l’affiche du Palais des Congrès, à Paris, à la fin du mois. Mais il doit aussi se remettre en forme pour «Dixit», programmé entre deux à Charleroi et repris, début mars, à Hong Kong. Sans oublier le déménagement de la compagnie dans ses locaux rénovés du Palais de Beaulieu. Le grand danseur, héritier artistique de Maurice Béjart, mais aussi chorégraphe fait face à tout. Aucune difficulté ne le rebute. Ses doutes, ses angoisses, il les garde pour lui et s’arrange avec. Mais il n’en fait pas mystère non plus. Citant Jacques Brel qu’il a beaucoup dansé, il ironise: «J’aurais aimé être beau et con à la fois.» Gil Roman a oublié d’être bête. Et il n’est pas narcissique.

«Je n’ai jamais pu me supporter. Je ne peux pas regarder des photos ou des vidéos de moi.» Ni narcissique ni exhibitionniste. Une réalisatrice espagnole a tourné un film où il apparaît avec sa femme Kyra et sa fille Malya. Cette intimité dévoilée l’a gêné, à la première vision. L’artiste qui a l’habitude d’être observé sur scène par des milliers de paires d’yeux se dit timide. Les mondanités, très peu pour lui. Sa vie sociale est volontairement réduite. Une soirée entre amis, de temps à autre. Le reste du temps: auto, studio, dodo…

Il ne cache pas qu’à ses débuts au Ballet du XXe siècle de Béjart, il y a… 40 ans, son tempérament farouche l’isolait. La belle Kyra Kharkevitch dont il ne tarda pas à tomber amoureux s’employa à arrondir les angles. «Et à m’ouvrir aux autres. Ce qui est assez paradoxal, car Kyra est aussi une nature solitaire.»

 

«J’aime marcher en forêt. Mon esprit travaille mieux en mouvement.»

 

 

La vie de Gil est semée de rebondissements. Pendant dix ans, Maurice Béjart ne s’intéresse pas particulièrement à lui. Corse par sa mère, fonceur pour ne pas dire frondeur, il ne s’en laisse pas conter. Alors quand ce n’est pas lui qui donne sa démission, c’est Béjart qui le renvoie. Partir pour mieux revenir. Ils ne se trouveront vraiment qu’en 1989, à la faveur de «1789… et nous», ballet commandé pour le bicentenaire de la Révolution française. «Nous étions tous deux en dépression.» Une relation solide s’établit. «Avec Kyra, nous formions un trio. Puis un quatuor, avec Malya.»

 

Malya est encore bébé lorsque le Ballet du XXe siècle devient le Béjart Ballet Lausanne. Ses parents l’emmènent en tournée avec eux. «Je me rappelle qu’à Bari, par exemple, les habilleuses la gardaient durant le spectacle. Le reste du temps, elle restait dans le studio pendant les répétitions. C’est peut-être ce qui explique qu’elle ait le sens du rythme. Elle bouge très bien.» Lorsqu’est venu le temps de l’école obligatoire, Kyra a décidé d’arrêter de danser. Mais elle n’a pas quitté la compagnie pour autant. «Elle a donné des cours d’improvisation à l’école Rudra que Béjart venait de fonder. Elle a remonté des ballets, à commencer par «Le Sacre du printemps». Et aujourd’hui encore elle fait travailler certains rôles.»

 

Malya devenue adulte – elle est comédienne –, Kyra peut suivre son mari en tournée et faire bénéficier la compagnie de sa profonde connaissance du répertoire béjartien. Car Gil Roman a une double tâche: maintenir vivant les ballets de Béjart et enrichir la compagnie de nouvelles créations, les siennes et celles de chorégraphes invités. «Remonter les ballets de Maurice et chorégraphier mes propres pièces sont deux activités complémentaires qui s’enrichissent mutuellement.» C’est ainsi qu’il s’apprête à remettre sur pied le chef-d’œuvre de Béjart qu’est la «Neuvième Symphonie de Beethoven» pour Tokyo et Lausanne, au printemps, et qu’il met la première main à une création sur une musique originale de Richard Dubugnon, compositeur vaudois de renommée internationale.

 

Gil Roman vit une enfance heureuse à Pérols, près de Montpellier, jusqu’à ce qu’une crise cardiaque terrasse son père sous ses yeux. Il a 13 ans. Un drame qui le marque à jamais. La danse l’amène à Monte-Carlo, à Cannes, puis à Bruxelles et enfin à Lausanne. Ses deux sœurs l’y rejoignent. Dominique assure les lumières de ses spectacles. Et Brigitte, après avoir dansé dans la compagnie, a ouvert une école à Yverdon. C’est à Lausanne que Gil a passé le plus de temps: plus de trente ans! S’il conserve un lien sentimental avec la France de sa jeunesse et tout particulièrement avec la Corse, il n’en a pas moins demandé et obtenu la nationalité suisse. «La région lausannoise est privilégiée. On y dispose à la fois du lac et de montagnes proches. Quand je sors de chez moi, il ne me faut que quelques minutes pour me retrouver en forêt. J’aime y marcher. Mon esprit travaille mieux en mouvement.»

 L’incendie accidentel de son appartement – destruction quasi complète – aurait pu l’abattre. Car dans un premier temps, il a cru avoir perdu la totalité de ses archives. Mais non! «Ce qui nous a rassurés, Kyra et moi, c’est qu’il n’y a pas eu de blessés dans l’immeuble et que notre chat n’était pas là. Et puis, il y a eu un miracle. Nous avons fini par retrouver les lettres que Maurice m’avait adressées et que je croyais réduites en cendres. Dans la vie, il faut savoir accepter que ce qui est fait est fait. Et qu’il faut passer à autre chose. Après coup, je me suis dit que nous avions peut-être besoin de ce nettoyage… »

 Là encore, Gil Roman est sur la même longue d’onde de Maurice Béjart qui disait: «Ne regarde jamais en arrière!»

 

Le Béjart Ballet Lausanne danse «Casse-noisette» les 13, 14 et 15 février, à l’Opéra de Lausanne. La représentation du samedi 15 à 15 h est donnée au bénéfice de la Société suisse de sclérose en plaques; opera-lausanne.ch. Au Palais des Congrès, à Paris, «Béjart fête Maurice», «Boléro», «t’M et variations», les 26, 27, 28 et 29 février; palaisdescongresdeparis.com. A Lausanne-Malley, «Neuvième Symphonie de Beethoven» du 12 au 17 juin; bejart.ch.

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