La finance mène sa révolution verte sous la pression de l’opinion publique. Déjà consomm’acteur, le particulier se mue en investisseur responsable.

L’histoire d’Aymeric Jung pourrait s’apparenter à celles de ces financiers repentis, démotivés par les excès d’un secteur débridé, qui plaquent tout sur un coup de tête. A la différence près que le quadragénaire n’a jamais cessé de croire en la finance, mais œuvrait à lui redonner son sens originel. Quand après quinze ans de carrière, l’homme décide en 2012 d’abandonner les salles de marché pour soutenir des projets à impact social et environnemental, sa démarche suscite les railleries de ses anciens collègues. «On me disait: “Tu es fou, ça ne marchera jamais”», se souvient celui qui a depuis rejoint le fonds d’impact Quadia à Genève. Un objectif: l’investissement dans des PME «dont le produit peut changer le secteur».

Nouvelle société, nouvelle finance

Pris pour un doux rêveur il y a encore cinq ans, Aymeric Jung ne fait plus rire personne. Certainement pas les mastodontes de la finance traditionnelle qui opèrent leur mutation verte à marche forcée. La prise de conscience généralisée de l’urgence écologique est passée par là, suivie de son cortège de scandales retentissants. A l’image de Monsanto qui essuyait une polémique mondiale sur la dangerosité du glyphosate son produit phare. Condamnée aux Etats-Unis, la société entraînait dans sa chute la maison mère Bayer qui voyait sa valeur boursière s’effondrer de 40% en 2019. Aymeric Jung analyse: «Ce nouveau risque n’était pas assimilé il y a dix ans. Là où Kodak n’a pas vu la disruption technologique avec l’arrivée du numérique, d’autres tardent aujourd’hui à comprendre la disruption environnementale et sociale en cours.»

Les accords de Paris sur le climat accélèrent le mouvement, avec une réduction drastique programmée des émissions de CO2 de 40% d’ici à 2030 à l’échelle européenne, sous pression de l’opinion publique et des organisations pro-climat. On se souvient en 2019 de l’irruption de jeunes militants dans les locaux de Crédit Suisse pour une partie de tennis improvisée dénonçant les investissements dans les énergies fossiles de la banque, et éclaboussant au passage la star nationale Roger Federer. L’occasion de souligner que l’action des banques suisses contribue 20 fois plus au réchauffement climatique que la population dans son ensemble.

Conséquence concrète: «décarbonner» les portefeuilles tournent à l’obsession pour des acteurs financiers historiquement très exposés. Au point que les investissements prenant en compte les critères dits ESG (économiques et sociaux de gouvernance) dépassent la somme vertigineuse de 30000 milliards dans le monde, avec plus de 1100 milliards investis en Suisse en 2019 (+62%). L’association faîtière genevoise Sustainable Finance Geneva estime à 40% la part d’actif durable en Suisse, ce qu’explique Fabio Sofia, président: «Avec les critères ESG, on intègre aujourd’hui le risque de controverse. Des actifs comme les énergies fossiles performent souvent bien, mais sont menacés à terme. Soit par l’évolution réglementaire, soit par des scandales écologiques.»

Agir en tant que particulier

La lame de fond dépasse désormais le cercle des investisseurs avertis, ce que note Aymeric Jung de Quadia: «Des particuliers me demandent souvent comment ils peuvent agir à leur échelle. Ce que l’on fait en consomm’acteur, on cherche désormais à la faire en tant qu’investisseur.»

Première action possible, regarder la notation ESG d’une société avant d’investir. Le site sustainanalytics.com note trois risques (environnemental, social et de gouvernance) et établit entre 0 et 5 un «risque de controverse». Une approche plus engagée peut s’y ajouter selon Fabio Sofia: «Il faut déjà prendre le temps de comprendre ce qu’on a dans son portefeuille, ensuite se demander ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas financer. Questionnez votre banque et votre caisse de pension sur vos avoirs.

Certaines caisses ont inscrit l’investissement responsable comme obligatoire. Dans ce cas, le pensionnaire peut demander à vérifier la nature des investissements.»

Pionnière sur la question dans le pays, la Banque Alternative Suisse (BAS) créée en 1990 s’est fondée sur deux engagements. D’une part, l’exclusion d’actifs dans des dizaines de secteurs tels que le nucléaire, l’énergie fossile ou le blanchiment d’argent. D’autre part, dans l’investissement dans des secteurs dits d’encouragement comme l’agriculture et la mobilité durable ou encore les énergies renouvelables. Parmi les produits proposés, un fonds de placement (minimum recommandé: 10 000 francs), des obligations de caisse où le particulier choisit lui-même le secteur qu’il souhaite encourager. Dès 50 000 francs, un mandat de gestion peut être confié pour de l’investissement dans des fonds d’impact soit en capital soit en dette.

Aujourd’hui, la plupart des banques cherchent à s’aligner, en proposant des fonds ESG mais également des obligations vertes, qui permettent aux citoyens d’investir dans la transition énergétique avec des rendements comparables aux obligations classiques. Le particulier peut également agir directement en investissant dès 100 euros dans des projets d’impact via des plateformes internet dont lita.co, parmi les leaders européens avec plus de 4000 projets financés et 38 millions d’euros d’investissements enregistrés ou Miimosa pour la transition agricole et énergétique.

De l’impact au rendement

Quels rendements attendre de l’investissement durable? Michael Diaz, responsable investissements à la BAS affiche des performances honnêtes: «Sur le fonds de placement, nous aspirons à 1 à 3% de rendement annuel net. Quant à la stratégie d’impact, on est plutôt autour de 2 à 3% net, avec une volatilité limitée. L’avantage est d’être faiblement corrélé avec les marchés traditionnels, ce qui permet de se couvrir contre les fluctuations boursières en diversifiant son portefeuille.»

 Du côté de chez Quadia, où le ticket d’entrée relativement élevé pour un particulier se situe autour de 125 000 francs, on met en avant certaines réussites, comme la société Ynsect, qui apporte une nouvelle protéine pour l’aquaculture et les élevages, et dont la valeur a pris 40% à l’issue de la dernière levée de fonds. «On peut parler de 3 à 6% de rendements sur la dette et 8 à 15% sur le capital, estime Aymeric Jung. Mais pour le particulier, l’important est de commencer à changer sa façon d’investir comme il a changé sa façon de consommer, en commençant par un jour par acheter des œufs bio. C’est une démarche progressive.»

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