Photo : Valdemar Verissimo

Conseiller d’État chargé du Département de la sécurité, de la population et de la santé et vice-président du Conseil d’État, Mauro Poggia a porté la robe d’avocat pendant trente ans, avant d’épouser le métier d’homme politique. Huit ans qu’il vit passionné, ses nouvelles responsabilités. 

C’est à son bureau, dans la Cité de Calvin, que nous rencontrons Monsieur Poggia. Souriant, regard franc, esprit vif, ce fils de résistants italiens, né en Suisse, est un homme sympathique! Passionnant par son parcours, par la ferveur de son discours, et résolument optimiste, l’échange est aisé et maîtrisé. Parce que l’image du politique doit rester similaire à l’homme, il aime à rappeler que sa philosophie, de la parole aux actes, le guide au quotidien. Il parle de courage, évoque le passé, et s’interroge sur le présent, pour expliquer une époque. Il affirme son opposition aux antivax complotistes, «une minorité bruyante» qu’il n’hésite pas à confronter, mais nous confie son goût prononcé pour les débats élevés. Il déplore que nos différences, qui font habituellement notre richesse, soient, cette fois-ci, notre faiblesse. Rencontre avec un visionnaire.

 La période est compliquée pour votre département… Où en est votre charge mentale?

Si je considère la souffrance sociale et économique, je pense que je suis le dernier à pouvoir me plaindre! Cette pandémie est constituée de vagues successives, qui chacune donne l’espoir d’une nouvelle approche, d’une sortie, contrariée jusque-là. C’est un peu une variation sur un thème connu! Les gens ont l’impression qu’on est toujours face au même problème. Mais quand on doit s’occuper à la fois de la santé, de la sécurité, et de l’emploi (jusqu’en mai 2021), on se rend compte que la situation n’a jamais été la même. Le simple fait que l’on ait un nouveau variant qui est plus contagieux, et qui intervient dans un milieu de vaccinés majoritairement, fait que les données sont différentes. Les mesures qui doivent être prises, les perspectives, l’espoir, changent avec. Nous ne sommes pas dans un marathon, avec une distance à parcourir définie. C’est une constante découverte, et on a toujours l’espoir d’arriver dans les derniers kilomètres. C’est sûrement l’instinct de survie de se dire qu’on n’est pas loin de la sortie…

Quelles qualités faut-il pour être un bon politicien?

Les qualités qui m’ont servi, c’est d’abord une capacité d’analyse rapide des problèmes et les données qui interviennent au niveau sanitaire, économique, social, celle de pondérer les risques, d’envisager des solutions, la faculté d’aller à l’essentiel. Il faut aussi avoir une certaine appétence pour le risque, car si on attend d’être toujours certain de prendre la bonne décision, on ne la prend jamais. C’est pire encore dans des situations de crise comme celle-ci, puisqu’à chaque fois, on a dû prendre des mesures en fonction d’éléments incertains et changeants, on savait que le chemin emprunté n’était peut-être pas optimal, mais en tout cas le moins mauvais à un moment donné. On n’a certainement pas fait tout juste, quand on fera l’analyse rétrospectivement on se dira sûrement que si c’était à refaire, on ne referait pas tout de la même façon. Mais on a fait comme on a pu, on a avancé sur une route qu’on goudronnait, mètre par mètre à mesure qu’on avançait. Personne n’avait fait cette route avant nous!

On connaît le politicien, mais vous êtes quel genre d’homme?

Si j’en juge par mes amis qui ont du plaisir en ma compagnie, je pense que je suis quelqu’un d’agréable. (Rires). J’aime les bons moments, rigoler, et l’humour fin sans être pédant bien sûr. J’aime les moments avec la famille et les amis, mais j’aime aussi être seul. Je suis hyperactif dans mon travail, mais je peux passer de longs moments seul à lire, à réfléchir, c’est là que les idées me viennent. Peut-être qu’un des manques de notre société aujourd’hui, est que les gens ne savent plus s’ennuyer. Ils ont peur de rester seuls avec eux-mêmes. Ils sont tout le temps sur leur téléphone, même au restaurant… Le fait d’avoir sans cesse besoin de remplir un vide est regrettable. Être parfois solitaire est-ce un défaut? Avoir toujours besoin d’être avec quelqu’un ou de faire quelque chose en est assurément un aussi, non?

Quels sont vos défauts, justement?

Je suis très exigeant, y compris avec moi-même, mais tolérant pour autant que les personnes en face de moi soient des personnes franches et loyales. J’accepte l’erreur. Je peux m’énerver, mais la pire des colères s’exprime envers moi-même avant tout. Je n’aime pas lorsque quelqu’un prend un engagement, et ne le respecte pas. C’est sans doute mon côté un peu pénible! (Rires). Je suis impatient aussi! Lorsque je commence quelque chose, j’aimerais que ce soit déjà terminé!

Quelle force vous guide?

Mon intuition. Je sens dans quel sens il faut se diriger dans certains dossiers… même si parfois les éléments me donnent tort a priori. Je me sers aussi de cette intuition pour apprécier les risques. Le gros problème, aujourd’hui, est d’avoir des décideurs capables d’en prendre et d’assumer l’échec!

Lorsque vous prenez des décisions qui divisent, est-ce que les critiques vous touchent?

C’est peut-être un de mes défauts aussi… je n’aime pas la critique facile, le manque de nuance dans l’argumentation, dans le débat, les accusations ou les attaques gratuites. Et c’est vrai que j’aime bien avoir raison! (Rires). Mais je suis avant tout quelqu’un qui aime le débat. Sans ce trait de caractère, on ne réussit pas à faire passer les projets auxquels on croit! Il faut avoir envie de convaincre jusqu’au bout, ne pas faire marche arrière, même quand on sent de la résistance.

Vous êtes plutôt franc, naturel, mais on sent derrière tout ça, quelqu’un qui maîtrise son image… C’est juste?

Je n’aime pas que les choses m’échappent. Donc peut-être que l’image fait partie de cela. Ma stratégie est justement de ne pas avoir de stratégie. Je suis franc, je dis les choses franchement, j’ose reconnaître aussi quand je ne sais pas et surtout je connais mes dossiers. Mais c’est vrai, je ne veux pas être un livre ouvert. Je pense que l’on est dans une période où la transparence est à la mode. Je ne suis pas d’accord avec ça. Cette transparence est de mise au niveau professionnel si on veut convaincre. Mais on ne peut être à la fois un homme politique, et faire en sorte que notre vie privée soit ouverte aux quatre vents. C’est important aussi pour nos proches qu’ils ne soient pas des accessoires de notre propre marketing et d’avoir une vie privée comme un repère, un phare vers lequel on revient puiser l’essentiel, une partie de soi que l’on garde loin du public.

Alors sans ouvrir complètement le livre… vous êtes quel genre de mari?

Je ne suis pas parfait en tant que mari… je ne suis pas suffisamment attentionné… parce que je pars du principe, à tort, que mes proches doivent savoir que je les aime et qu’ils n’ont pas besoin que je le leur témoigne tout le temps. Plus on est proche de moi, plus j’attends de la compréhension et certainement avec excès… Mon affection s’exprime autrement qu’avec des gestes ou des paroles. Je ne suis peut-être pas rassurant à ce niveau-là. Je ne suis pas sûr que je vivrais volontiers avec moi en fait! (Rires). Il faut en tout cas être tolérant pour vivre avec moi.

Vous êtes pudique?

Oui… je n’ai pas été élevé dans une famille démonstrative, mais dans une famille où les sentiments étaient profonds et sincères. Je n’ai pas de souvenir d’une mère constamment en train de me serrer dans ses bras. Mais ma mère était toujours là pour moi et m’a montré son affection d’une autre manière qu’avec des gestes. C’est d’ailleurs encore le cas.

On dit que derrière chaque grand homme il y a une femme… vous êtes d’accord avec ça?

Oui indiscutablement, et vice versa, mais pas derrière, à côté, parfois devant… À un moment donné, il faut avoir quelqu’un qui ne vous casse pas l’ambition. Il faut que le partenaire soit prêt à prendre aussi des risques. Mon épouse me soutient dans la discrétion, même si elle était totalement contre le fait que j’entre en politique. Je n’ai pas fait un vote familial à la majorité…. (Rires). C’était un peu un putsch personnel! Ce que ma famille n’aime pas, c’est l’exposition médiatique. Mais les médias sont importants pour faire passer des messages. Et donner forme à ce que je pense est aussi une manière d’évoluer dans ma réflexion.

Vous vous êtes converti à la religion musulmane par amour, êtes-vous pratiquant?

Se convertir est une chose, mais encore faut-il que cette démarche soit précédée d’un cheminement intérieur. C’est important d’avoir une dimension spirituelle, religieuse ou non d’ailleurs. Elle doit être la colonne vertébrale de tout acteur, quel qu’il soit, de notre vie sociale. Je ne suis pas pratiquant au sens démonstratif du terme. La foi est avant tout quelque chose d’intime. La religion doit aussi amener à une remise en question de soi-même à chaque instant, et de sa manière de fonctionner. On a chacun la possibilité d’apporter une amélioration au monde dans lequel on vit, même modestement, et peu importe le nombre de bénéficiaires. On doit se demander: que puis-je faire, ici et maintenant, et de quelle manière? Cette réflexion doit guider notre action et créer l’ouverture entre les hommes. La religion ne doit pas diviser, ni amener à une relation exclusive entre un homme et «son» dieu.

On parle des antivax? Que pensez-vous de la phrase du président Macron: «Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder…?»

Je ne vous cache pas que moi aussi il m’arrive d’avoir des pensées qui ne sont pas toujours dicibles à l’égard de personnes qui m’insultent, ou qui manifestent un tel irrespect, qu’il est difficile en retour d’être respectueux. Mais quand on est président et pas seulement, on a un devoir, malgré tout, de rassembler, pas de diviser. Bien sûr que les décisions que l’on prend embêtent les gens. Mais «l’embêtement» n’est pas le but, c’est malheureusement la voie que l’on doit emprunter pour atteindre l’objectif. Cela ne doit être que l’inévitable conséquence d’une décision réfléchie. Mais la suite de cette prise de parole est plus discutable encore! Dire que les non-vaccinés ne sont pas des citoyens, au motif qu’ils ne sont pas solidaires, alors que leur choix s’inscrit dans l’ordre juridique, c’est pire encore que de vouloir les «emmerder».

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans cette crise?

Les gens qui ont toujours des arguments, sans cesse renouvelés, contre les décisions prises… Toutes les crises sont des révélateurs. Cette crise-là a révélé une importante frange de la population qui n’arrive pas à raisonner en termes rationnels sur des problématiques mettant en balance leur liberté personnelle et l’intérêt collectif. Je ne parle pas des illuminés qui voient des complots partout, mais des gens qui sont incapables d’intégrer une argumentation scientifique et de faire une pesée des risques en présence. C’est encore plus inquiétant dans un pays comme la Suisse, de démocratie directe où l’on est amené à voter régulièrement. Mais ceci explique peut-être cela. On demande tellement souvent l’avis de la population que les gens sont convaincus qu’ils en savent au moins autant que les autorités, et que ça n’est pas parce que l’autorité dit quelque chose, que c’est forcément vrai ou juste. Le plus énervant est que la situation évolue au point de donner de nouveaux arguments, souvent trompeurs, à ceux que l’on a déjà eus de la peine à convaincre, sur la situation précédente. Quand on arrive enfin à faire comprendre que le vaccin protège du variant delta, voilà qu’arrive le variant omicron qui vient apporter de l’eau au moulin de ceux qui osent dire: «Vous voyez, votre vaccin ne sert à rien!» Donc, on reprend l’argumentation… C’est désarmant.

Quel regard portez-vous sur votre parcours?

Je pense que j’ai eu beaucoup de chance dans ma vie et que cette chance il faut que je la redonne d’une certaine façon. Je n’ai pas fait de la politique pour devenir quelqu’un, j’ai fait de la politique pour faire quelque chose.

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