L’éditeur lausannois est guidé par une insatiable curiosité qui explique les 1800 livres publiés et les 108 pays visités !

 

Il n’y a pas de hasard. Si son vaste bureau du centre-ville de Lausanne domine tout le quartier du Rôtillon et si la vue qu’offre la terrasse de son appartement embrasse tout le Léman, c’est que Pierre-Marcel Favre aime prendre de la hauteur et du recul. Ecolier, un concours qu’il remporte lui vaut déjà un baptême de l’air. A 17 ans, il passe son brevet de pilote privé; brevet complété par la suite par une licence professionnelle. L’homme voit grand et loin. Les multiples entreprises qu’il fondera en témoignent.

 Adolescent, Pierre-Marcel Favre entame un apprentissage de dessinateur-architecte. Et l’interrompt pour répondre à l’appel du large. Cap sur l’Algérie dans le tourbillon de l’indépendance. Il fait de l’auto-stop jusqu’à Marseille, embarque sur le «Ville d’Alger». En 4e classe! Sa soif de découverte lui fait parcourir le pays. Il n’est pas recommandé de s’aventurer dans la casbah d’Alger. Il s’y promène. Il a le privilège d’obtenir des autorités françaises «une autorisation de voyage au Sahara». La route entre Blida et Médéa n’est pas très sûre. Il y roule dans la deux-chevaux d’un médecin du contingent. Quitte à essuyer les tirs d’une mitrailleuse! «On a eu chaud», admet-il quelques décennies plus tard.

 Le virus du voyage ne le quittera plus. Bien qu’il ne vise aucun record, il recense tout de même 108 pays traversés. C’est qu’aux explications prodiguées par les médias, il préfère ses propres constats. Sur un planisphère centré sur Moscou dont il fait l’acquisition dans une officine russe, « l’Union soviétique qui, en soi, est déjà immense apparaît encore plus grande; plus grande que ce que l’on m’a appris. Je comprends alors qu’il y a plusieurs clés d’accès à la connaissance.» Conclusion: il faut y aller voir soi-même. C’est cette curiosité qui l’amène aussi bien au Liban en guerre et en Erythrée qu’en Corée du Nord, il y a longtemps déjà. «En voyageant, on se rend compte que ce que l’on sait d’un pays est souvent plus caricatural que représentatif.»

 Mais revenons à ses années de formation. Retour d’Algérie, Pierre-Marcel s’inscrit à l’Ecole supérieure technique de Genève, section architecture. Puis s’en revient à Lausanne où il fréquente l’école Athenaeum qui prépare au diplôme d’architecture français. Il interrompt ses études pour faire un stage chez un architecte. «Je voulais être mobile», explique-t-il. Alors il passe son permis de taxi. «Mobile, polyvalent et indépendant». Le futur éditeur monte un bureau de graphisme – imprimerie. Sur un terrain d’aviation, il fait la connaissance de Cyril Chessex, le directeur mondial de la publicité de Nestlé. «Je lui dois beaucoup de ce que je sais aujourd’hui en matière de communication.»

 Comment Pierre-Marcel Favre passe-t-il de son petit bureau aux deux employées – une graphiste et une apprentie – à l’importante maison d’édition aux 1800 livres publiés? L’explication tient en deux mots: curiosité et esprit d’entreprise. «J’ai constaté qu’on ne trouvait pas en Suisse romande de livres plus ou moins ésotériques ou érotiques tels ceux que publiaient à Paris Jean-Jacques Pauvert, Eric Losfeld ou André Balland.» Ni une ni deux, Pierre-Marcel Favre demande à rencontrer ces prestigieux éditeurs, se nourrit de leurs expériences, et se lance à son tour.

 Généraliste, la maison publie aussi bien des guides, des biographies et des romans que de somptueux albums de gastronomie, photographie ou voyages. Certains spécifiquement destinés à la Suisse romande, d’autres à tout le marché francophone. Cette diversité intrigue l’académicien Dominique Fernandez lorsqu’il lui remet l’insigne d’officier des arts et des lettres. C’est que, là encore, Pierre-Marcel Favre voit large. Il publie tout ce qui éveille ses multiples intérêts et est susceptible de trouver un public. Bien que l’entreprise fasse partie aujourd’hui du groupe Libella (Buchet-Chastel, Noir sur Blanc, Phébus, etc.) de Vera Michalski, il en reste président avec, à son côté, Sophie Rossier comme directrice.

 Croyant fermement à l’avenir de l’édition, il crée à Genève en 1987 le Salon international du livre et de la presse. Cent mille visiteurs par année, des centaines d’auteurs à chaque fois, sans oublier les prestigieuses expositions Toulouse-Lautrec, Daumier, Chagall, Léger… Appréciant l’esthétique des belles voitures – il a longtemps roulé en Austin Martin –, il lance, en 1995, à Palexpo encore, le Musée international de l’automobile. Jusqu’à 500 voitures de collection y sont présentées. Mais repris par d’autres, le musée fermera ses portes treize ans plus tard.

 Son engagement en faveur du livre lui vaut la reconnaissance de la République française. Après avoir été fait officier des Arts et des Lettres, Pierre-Marcel Favre est élevé au grade de commandeur, ainsi qu’à celui d’officier de la Légion d’honneur. Difficile de faire mieux! Et sa contribution au rayonnement de la littérature albanaise, ainsi qu’à celles de la Côte d’Ivoire et du Cameroun sont honorées par les hautes distinctions de ces différents États. Magnifiquement encadrés, diplômes et médailles ornent son bureau lausannois cependant que deux rosettes fleurissent à sa boutonnière. Et la Suisse? Aux abonnés absents! On n’aime pas les têtes qui dépassent.

 Les honneurs n’ont en rien entamé la vitalité de Pierre-Marcel Favre. Le voilà engagé dans une nouvelle aventure: la présidence de la Fondation Reverdir le Sahara. On ignore généralement que ce désert fut vert il y a un peu plus de 5000 ans. Et qu’il peut le redevenir grâce à l’agroécologie. Les éditions Favre viennent d’ailleurs de publier un livre de l’ingénieur Jean-Edouard Buchter qui présente les opérations de reverdissement réalisées, en cours de réalisation ou en projet.

 Le dynamisme de l’homme, sa nature conciliante – «Je ne suis pas conflictuel», dit-il –, ses multiples compétences et son immense réseau ne sont pas pour rien dans la séduction qu’il dégage. Discret, pudique, il consent tout de même à confesser que «l’amour occupe une place prioritaire » dans sa vie. Avant de corriger: «Enfin, disons de prioritaire à très importante…» Une jeune et belle Emilienne, Française de mère ivoirienne, partage sa vie depuis plusieurs années. Et il paraît fier de ses deux enfants qui, d’une certaine manière, marchent sur ses traces. Bart Jérôme, 31 ans, a fait HEC. Et il a passé le brevet de pilote d’hélicoptère. Quant à Caroline Alix, 29 ans, elle est architecte EPFL et exerce son métier entre le Mexique et New York! 

 

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