Après vingt-quatre ans à la chancellerie de l’Etat de Vaud, le Lausannois, passionné d’histoire, d’arts et de bandes dessinées, vient de tirer sa révérence pour profiter d’une retraite bien méritée.

Il n’y a pas eu de compte à rebours. Il a continué à travailler «de la même manière jusqu’au dernier jour». Sans attendre la quille. Et puis, le 30 septembre, Vincent Grandjean a tiré sa révérence: il a quitté ses fonctions de chancelier de l’Etat de Vaud après 24 ans de bons et loyaux services pour profiter, à 63 ans, de sa retraite. «La fin de cette législature est prévue en juin 2022, cela laissera donc huit mois à mon ou ma remplaçant(e) pour trouver ses marques et avoir un minimum d’expérience avant le changement de législature qui reste, pour la chancellerie, un moment éminemment important», explique-t-il d’une voix posée. C’était l’occasion de le retrouver au château Saint-Maire pour survoler cette carrière qui lui a permis de côtoyer 22 conseillers d’Etat et évoquer ses multiples passions.

Paris Match Suisse. Quand vous avez débuté à ce poste de chancelier en 1997, pensiez-vous durer aussi longtemps?

Vincent Grandjean. Pas du tout. Quand on s’engage pour ce genre de fonction, on imagine y rester pour une durée de 5 à 10 ans. Mais, au cours de ces 24 ans, et à deux reprises, je me suis honnêtement posé la question de continuer à ce poste ou pas. Cette fonction si particulière, avec l’écoulement du temps, crée de l’usure, mais aussi de la valeur ajoutée. Cela peut paraître un peu présomptueux, mais l’Etat est compliqué dans ses processus, dans ses règles, et l’expérience de tout ça, au fil des ans, devient un apport précieux pour le Conseil d’Etat: on a là une mémoire, quelqu’un qui est là pour les orienter sur les pratiques et les connaissances générales de l’administration, des autorités ou des médias. Quand on met cette expérience dans la balance, elle pèse plus que le nombre d’années qui fait qu’à un moment, on doit céder sa place.

Comment êtes-vous arrivé à la chancellerie?

J’étais parti pour travailler dans le secteur privé. A la fin des années 80, je me suis intéressé, dans le cadre de ce travail, à l’évolution des rapports entre l’Union européenne et la Suisse. Il était alors question d’une adhésion à l’EEE qui aurait pu avoir des incidences sur le monde des entreprises. En 1992, l’Etat se cherchait donc un délégué aux questions européennes. C’est là que je suis entré dans le secteur public. Six mois plus tard, le vote, négatif, du 6 décembre est tombé et je me suis retrouvé comme une dinde avant les fêtes de Noël. Je n’ai pas eu trop de temps pour gamberger, car le chef de département dont je dépendais cherchait un secrétaire général: j’ai occupé ce poste de 1993 à 1997. C’est alors que le Conseil d’Etat cherchait un nouveau chancelier… Tout cela n’était donc pas planifié. On ne rêve pas de devenir chancelier d’une administration quand on vient au monde ou quand on fait des études stimulantes. (Sourire).

Qu’est-ce qui vous a plu dans ce métier alors?

Une fois à l’intérieur de l’Etat, on se rend compte que son fonctionnement peut s’avérer très complexe, mais peut intéresser des personnes qui ont des affinités avec le fonctionnement des rouages. Si vous vous intéressez au monde du théâtre, par exemple, vous serez plutôt attirés par la mise en scène ou par le métier d’acteur. Mais on a aussi besoin de régisseurs… Il existe des gens dont le tempérament les pousse plutôt à ne pas devenir le capitaine qui donne les ordres, mais à rester en bas près des machines. Je crois que je suis construit ainsi.

Vous avez connu 22 conseillers d’Etat au cours de votre parcours. Y en a-t-il un ou une qui vous a marqué plus que les autres?

Dans ma fonction, on est par nature dans une attitude totalement égale vis-à-vis des sept conseillers d’Etat, qu’on apprend à connaître et dont on mesure l’apport au quotidien. Dans ce système, c’est le collège qui prend les décisions, qui les façonne et qui les réfléchit. Le monde extérieur, et notamment les médias, a tendance à personnaliser ces décisions. Moi, je vois de l’intérieur à quel point se crée une communauté. Chacun des collèges dans son ensemble m’a donc marqué. Finalement, la personne dont je garde le souvenir le plus fort, c’est Jean-Claude Mermoud, parce qu’il est décédé au cours de son mandat: c’est extrêmement difficile à vivre d’un point de vue personnel. Lui aussi était un vieux grognard. Nous avions forgé une forte complicité, parce que nous avions traversé ensemble la fin des années 90, avec cette crise économique qui secoua le canton, et avions dû tirer à la même corde dans des situations extrêmement pénibles.

Quand on est chancelier, peut-on avoir des sympathies politiques?

Évidemment, on a toujours des sympathies politiques, non pas pour des personnes, mais pour des idées… Je pense néanmoins que, dans cette fonction, il est bien qu’on les taise pour rester crédible.

De manière plus personnelle, vous qui êtes un passionné d’histoire, n’aurez-vous pas un petit pincement au cœur au moment de quitter le château Sainte-Maire?

Pas du tout. Vous savez, quand vous êtes rivés dans un endroit, vous n’avez plus la fraîcheur du regard. Il y a une sorte d’accoutumance qui s’installe, on doit parfois se pincer pour se rendre compte de la chance qu’on a… J’aurais eu plus de regret, si je n’avais pas pu vivre sa restauration. Or, j’ai eu la chance de suivre ces travaux à travers la commission de construction et de pouvoir exprimer ce que voulait l’Etat dans cette transformation, afin de mettre en évidence le côté historique. Il y a une grande reconnaissance d’avoir pu travailler dans un écrin pareil. Mais je n’aurai pas de manque parce que je ne serai plus dans mon donjon. (Sourire).

Vous êtes aussi un passionné de Tintin. Pourquoi ce personnage en particulier?

Comme enfant, j’en appréciais évidemment le côté voyageur et aventurier. En tant qu’adulte, c’est plus l’allégorie du monde contemporain, les allusions à notre histoire, qui m’ont poussé à revenir aux albums de Tintin. «Le sceptre d’Ottokar», par exemple, est une allégorie extraordinaire de ce qu’a été l’entre-deux-guerres et la montée du péril nazi en Autriche et en Allemagne. Mais, en relisant ces albums, j’ai également redécouvert plein de gags et de subtilités, des aspects psychologiques qui m’avaient échappé en tant qu’enfant.

Désormais à la retraite, vous n’allez pas rester les bras croisés à la maison, n’est-ce pas?

J’ai la chance d’être dans le conseil de fondation de Plateforme 10 et de la Haute école de travail social. Ayant dorénavant du temps, je vais pouvoir m’y impliquer et donner ma pleine mesure. J’ai une ou deux activités au FIL.château de Chillon et au Festival BDFIL. Mais il n’y a pas de quoi remplir un agenda de stakhanoviste. Je descends d’un cran dans l’engagement, afin d’avoir du temps pour vivre, pour ma famille, pour mes amis. Je dois vous avouer qu’en dehors du travail, je suis une personne assez contemplative. J’adore lire, me poser, j’aime bien marcher. En dehors du travail, j’avais déjà une inclination pour quelque chose qui s’approche plus de la paresse que de l’activité.

Comment avez-vous réussi à gérer votre vie familiale?

Je n’ai pas eu d’enfants au début de ma carrière. Cela m’a donné la possibilité de passer la multipliée au début de mes activités de chancelier. Ensuite, je me suis remarié et j’ai eu la chance de vivre avec la fille de ma seconde femme qui était adolescente et qui est restée à la maison jusqu’à ses 20 ans. Six ans où j’ai appris énormément de choses sur les ados, comme une sorte de séance de rattrapage. Au point que j’ai fini par l’adopter, ou plutôt nous nous sommes adoptés mutuellement, sans que ce soit une négation de son père biologique. Je suis néanmoins reconnaissant à mon épouse d’avoir accepté tout cela. Quand je suis en vacances, je bosse un peu, mais je sais aussi déconnecter. Je l’ai dit, j’aime profiter de la vie, c’est mon côté épicurien, qu’il s’agisse de gastronomie ou de farniente avec ma femme.

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