Scandale à Crans-Montana

Paris Match Suisse |

Pas de ski pendant 48 heures à cause d’une dispute entre un milliardaire tchèque et des communes valaisannes

 

Pâques 2018. Tout est réuni pour que la saison d’hiver se termine en beauté. Soleil et neige fraîche sont au rendez-vous et les nombreux vacanciers qui se sont rendus sur le Haut-Plateau sont prêts à s’élancer sur les pistes. Mais l’annonce de la fermeture immédiate des remontées mécaniques et donc du domaine skiable de Crans-Montana, va provoquer la colère des touristes et des commerçants de la station et faire l’effet d’une bombe dans le monde entier.

Elle pose différentes questions, dont celle de l’emprise des étrangers sur le territoire suisse et plus surprenant, sur le fonctionnement de ses transports publics.

Mais comment en est-on arrivé là?

La rencontre du milliardaire et de la belle endormie

Crans-Montana est une station touristique des Alpes valaisannes, qui s’est développée dès la fin du XIXe siècle en raison de son panorama grandiose et de son climat extraordinaire.

C’est ainsi que dès 1905, sous l’influence de touristes anglais, la première saison d’hiver est lancée et qu’en 1906, un premier golf est inauguré. A la même époque, divers sanatoriums sont créés pour soigner des malades atteints de tuberculose. Peu à peu, la station va se développer et être fréquentée par des personnalités célèbres du monde politique et du show-business, qui la font mondialement connaître. Jean Cocteau, André Malraux, puis Gilbert Bécaud, Gina Lollobrigida et Charles Aznavour vont séjourner régulièrement dans la station valaisanne, dont la période de gloire se situe dans les années 60-70. Puis, Crans-Montana devra faire face à la concurrence d’autres stations valaisannes, telles que Verbier.

Quand Radovan Vitek découvre Crans-Montana à la fin des années 2000, c’est une belle endormie, connue pour le taux record de ses résidences secondaires et le déclin de ses hôtels. La station a la particularité d’appartenir à 6 communes valaisannes différentes (Icogne, Lens, Chermignon, Montana, Randogne et Mollens), ce qui ne simplifie pas sa gestion car elles ne sont pas toujours du même avis.

Radovan Vitek, qui a aujourd’hui 47 ans, a fait fortune très jeune dans les années 90, lorsque la Slovaquie a introduit les coupons de privatisation. Il est aujourd’hui le 3e homme le plus riche de Tchéquie, actionnaire majoritaire d’une holding au Luxembourg, CPI Property Group, cotée à la Bourse de Francfort. Celle-ci détient de nombreux actifs immobiliers, principalement en République tchèque et en Allemagne, et est devenue en 2017 le premier groupe immobilier d’Europe centrale. L’homme d’affaires, qui adore le ski, a un coup de foudre pour la station valaisanne. C’est de cette idylle que sont issues les péripéties qui vont nous intéresser.

Les débuts d’une cour empressée

Après s’être domicilié en Valais au bénéfice d’un forfait fiscal, Radovan Vitek est devenu libre d’investir dans l’immobilier suisse en raison de sa nationalité européenne. (cf. encadré 1). Il veut transformer Crans-Montana pour en faire une grande station hôtelière, en vogue, à l’image de Gstaad ou St Moritz.

Dès 2013, il investit tant dans CMA SA, la compagnie qui possède les remontées mécaniques de Crans-Montana, que dans CMA Immobilier SA, filiale de CMA et propriétaire de restaurants et parkings de la station.

Ses projets pour réveiller la belle endormie sont nombreux. Outre la rénovation des remontées mécaniques et des restaurants qui lui sont liés, le milliardaire tchèque veut également construire de nouveaux hôtels, une clinique et faire de Crans-Montana une destination où la chaîne des services est totalement intégrée. Le touriste sera ainsi pris en charge depuis son hôtel, sur les pistes, pour ses repas et pour tous ses transports.

Au fil des ans, à coup de dizaines de millions, le milliardaire va prendre le contrôle presque exclusif du capital de CMA et CMA Immobilier via sa holding luxembourgeoise.

Que s’est-il donc passé pour en arriver à la crise d’avril 2018?

Quand le torchon brûle ou les raisons de la brouille

 En réalité, l’orage couvait déjà depuis de nombreux mois entre l’actionnaire majoritaire et les six communes valaisannes détenant désormais moins de 12% du capital de CMA et les pistes ont déjà failli être fermées lors des dernières fêtes de Noël. Le nombre de touristes touchés aurait alors été sans commune mesure, ce qui explique sans doute pourquoi Monsieur Vitek a attendu la période de Pâques pour se montrer intransigeant.

Les communes valaisannes, originellement propriétaires majoritaires des remontées mécaniques de leur station, ont peu à peu perdu leur majorité de blocage dans CMA. Elles se sont vues obligées d’accepter les décisions d’un investisseur providentiel, mais dont les intérêts se sont révélés différents des leurs. Ce dernier, en contrepartie de ses contributions très importantes et sans retour immédiat sur investissement, a exigé des communes qu’elles participent à l’effort collectif par le biais d’une première redevance annuelle de Fr. 800 000.–. Certaines communes ont toutefois tergiversé et retenu le paiement de la redevance convenue, provoquant le courroux du milliardaire, lequel, exaspéré, s’est résolu au coup de force et a fait fermer les installations durant deux jours.

La suite est connue. Une médiation du conseiller d’Etat valaisan Christophe Darbellay a permis de régler provisoirement le conflit et les remontées mécaniques ont recommencé à fonctionner  le vendredi 6 avril, à un prix forfaitaire de 5 francs, avec parking gratuit, pour cette première journée après 48 heures d’arrêt. L’affaire a fait des remous jusqu’à Berne et l’Office fédéral des transports a interpellé CMA pour qu’elle lui fournisse des explications sur cette fermeture inopinée. En jeu, la concession accordée pour le fonctionnement des remontées mécaniques (cf. encadré 2).

Reste les retombées de cette affaire. Tout d’abord l’inquiétude pour le futur des épreuves de ski alpin de la candidature olympique Sion 2026, qui risque d’être aussi mise en péril par la mauvaise publicité liée à cette affaire. Ensuite,  l’avenir de la relation entre le milliardaire et la station. Outre la crainte d’une répétition des conflits entre actionnaires, qui  pourraient diminuer le taux de fréquentation de la station, certains se sont émus des conséquences pour Crans-Montana et CMA d’un départ    éventuel du milliardaire. En effet, certaines rumeurs quant à un procès pendant entre  Radovan  Vitek et certains anciens  associés en République  tchèque qui lui réclament 1,2 milliard d’euros, font craindre un éventuel ralentissement de ses investissements dans la station.

L’affaire promet donc encore des rebondissements intéressants. Elle a déjà eu des conséquences directes dans une autre commune valaisanne. En effet à la mi-avril, les actionnaires des remontées mécaniques de Saas-Fee ont décidé, pour éviter une crise semblable, de ne pas laisser un riche américain détenant 39% des remontées mécaniques, augmenter sa participation à 51%, ce qui a entraîné par la suite la démission avec effet immédiat à la fin du mois de mai de l’ancien champion olympique Pirmin Zurbriggen de la présidence du conseil d’administration des remontées mécaniques de Saas-Fee.

 

Depuis le début des années 60, la Suisse s’est dotée de différentes dispositions légales pour restreindre l’accession au sol suisse par les étrangers. La législation actuelle, appelée Loi fédérale sur l’acquisition d’immeubles par des personnes à l’étranger (LFAIE) ou Lex Koller, permet une acquisition libre de surfaces commerciales ainsi que de résidences de vacances situées dans des stations dites «touristiques» dans les limites d’un quota fixé  chaque année  par la Confédération. Toute autre acquisition est assujettie à la loi, sous réserve d’acquisitions effectuées par des titulaires de permis C ou des ressortissants de pays européens ou membres de l’AELE, qui sont assimilés à des Suisses pour autant qu’ils soient domiciliés en Suisse et donc au bénéfice d’un permis B. Tous les autres étrangers peuvent acquérir uniquement leur résidence principale, pour autant qu’ils soient domiciliés en Suisse ou dans certains cas une résidence secondaire. Si tel n’est pas le cas, l’acquisition de résidences en Suisse leur est interdite.

 

En Suisse, ce sont les lois fédérales sur le transport de voyageurs (LTV) et sur les installations à câbles  (LICa)  transportant des personnes qui régissent notamment les remontées mécaniques. L’Office fédéral des transports            doit délivrer une autorisation d’exploiter qui est une concession. Si les conditions d’exploitation ne sont pas respectées,  notamment l’obligation d’exploiter,  l’Office peut infliger des amendes, voire même retirer la concession. En effet, le non-respect de l’obligation d’exploiter est susceptible d’engendrer des demandes de dommages-intérêts.

Un étranger peut  investir librement dans une société exploitant ce  type  d’installations. Sa participation n’est soumise à aucun contrôle ou autorisation au sens de la loi. Dans le cas de l’affaire de Crans-Montana, l’Office des transports était en revanche habilité à enquêter sur les circonstances ayant conduit à cette fermeture de 48 heures sans préavis, en violation de l’obligation d’exploiter.

 

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