L’esprit de cordée, vertu cardinale de la Patrouille

Paris Match Suisse |

La Patrouille des Glaciers se court et se finit à trois. La solidarité y joue un rôle essentiel. «Paris Match» a vécu la dernière édition de l’intérieur. CEO de Tag Heuer, le chronométreur officiel, Jean-Claude Biver a assisté, enchanté, au spectacle et promet de s’y investir encore plus à l’avenir.

Ils voulaient faire un chrono de moins de 8 heures dans cette Patrouille des Glaciers disputée lors d’un week-end de rêve de fin avril et ils ont fini en 7h30, c’est dire à quel point ils sont heureux. «Ancêtre» de l’équipe, comme il se qualifie lui-même, Emmanuel Vaudan (47 ans), enseignant à Fully, qui en était à sa huitième édition, a couru avec deux néophytes mais de très haut niveau, Nicolas (24 ans) étudiant à l’EPFL, et Jonas, 25 ans, futur médecin. Soutenue par Tag Heurer, l’équipe, l’une des meilleures parmi les amateurs, a réussi à boucler ces 53 kilomètres en forme de montagnes russes de Zermatt à Verbier, malgré les difficultés, en s’entraidant à tour de rôle, pour surmonter les passages à vide avec cet esprit de cordée, la valeur cardinale de la Patrouille, qui prend tout son sens le jour J.

Fort de son expérience, Emmanuel devait occuper un rôle de leader. Mais, comme cela arrive souvent à la Patrouille, rien ne s’est passé comme prévu. A l’arrivée, plein de bonheur mais encore marqué par l’effort, il raconte: «Après à peine un quart d’heure, j’ai eu mal à l’estomac, j’ai dû m’accrocher jusqu’à Tête Blanche (ndlr: le sommet de la course à 3650 mètres). Au lieu d’être devant, je me suis mis derrière, je n’avais pas le choix, mais au fil de la course, c’est allé mieux.»

Dans la montée de la Rosablanche, l’ultime difficulté, juste avant la descente vers Verbier, c’est Nicolas, le scientifique de l’EPFL, qui a connu à son tour un passage à vide. Emmanuel, le papa, comme ironisent les deux autres, lui est venu en aide. Il l’a tiré avec un élastique, ce qui est autorisé par le règlement puis il lui a porté ses skis. Abandonner? L’idée ne leur a jamais traversé l’esprit. On n’abandonne pas la Patrouille, sauf en tout dernier recours.

«Ce n’est pas comme une course individuelle, souligne Emmanuel Vaudan. Quoi qu’il t’arrive, tu dois t’accrocher, ne serait-ce que vis-à-vis de tes deux coéquipiers.» Plus qu’une simple course, la Patrouille est une aventure humaine partagée à trois.

Tout au long des 53 kilomètres, plusieurs passages se franchissent encordés, comme si trois ne faisaient plus qu’un et lors des points de contrôle, le dernier ne doit jamais être éloigné de plus de dix mètres du premier, sous peine de disqualification. «Dans toutes les équipes, c’est le dernier qui donne le rythme et chacun, à un moment ou à un autre, peut avoir un coup de barre, on en est tous conscients» résume Eric, un guide lausannois, vieil habitué lui aussi. A l’armée, d’ailleurs, on ne parle pas de coureurs, mais de compagnons de course, ce qui résume tout.

Rémi Bonnet, 23 ans, de Charmey, serrurier de formation, est aux anges. Avec ses coéquipiers gardes-frontières Martin Anthamatten et Werner Marti, ils viennent de signer le deuxième chrono de l’histoire, juste derrière l’équipe de l’armée italienne qui a fait exploser le record. Amoureux de la montagne depuis tout petit, Rémi avait déjà gagné la petite Patrouille Arolla-Verbier mais c’est la première fois qu’il disputait la grande. «Au-delà de la performance, ce sont les émotions qu’on vient chercher ici, partagées entre copains» lâche-t-il.

Même une équipe pro de haut niveau comme la sienne n’a pas échappé aux moments de doute. «Moi, je n’aurais pas pu tirer un autre tant j’étais à bloc, mais quand Martin s’est trouvé dans le dur, Werner l’a aidé». Son plus beau moment, Rémi l’a vécu lors du lever de soleil, à Rosablanche, quand soudain devant ses yeux s’est déployé ce fabuleux décor, après tant d’efforts passés dans la nuit. «C’était juste magique» enchaîne le Fribourgeois.

Pour s’imprégner de l’esprit de la Patrouille, le mieux est d’assister à la cérémonie qui a lieu dans l’église de Zermatt archi-pleine, peu avant le grand départ, où face aux coureurs se succèdent les discours des représentants de l’armée et des ecclésiastiques sur fond d’hymne suisse. Un moment solennel, très fort où, à travers les consignes de prudence, on sent l’amour mais aussi le respect qu’inspire la montagne. Patron pour la dernière fois, le colonel Max Comtesse allume un cierge et demande une minute de silence en mémoire de ceux qui sont morts en préparant la course puis lance à une assistance très émue: «Vous allez passer par tous les états d’âme mais au final, il vous restera une immense fierté.» Puis c’est Stefan Roth, le curé de Zermatt qui enchaîne: «Vous êtes au seuil de votre terre promise» clame-t-il avant, en apothéose, de bénir l’assemblée.

Jean-Claude Biver, CEO de Tag Heuer, chronométreur officiel et partenaire de plusieurs équipes a assisté, fasciné, au spectacle depuis Rosablanche. «Dont crack under pressure», notre slogan correspond tout à fait à l’esprit de la Patrouille. Les coureurs n’entendent que leur cœur qui bat dans ce décor grandiose exempt de la moindre pollution.» Le succès croissant de la course ne l’étonne pas. «Voilà quelques années, quelqu’un qui faisait de la peau de phoque à côté d’une piste était une exception. Maintenant, il y en a partout. Le ski-alpinisme est en plein développement» dit-il, promettant de s’investir encore plus dans la Patrouille à l’avenir. «Une telle magie, une telle beauté, tout est réuni pour en faire un grand rendez-vous international.»

A l’arrivée, coureurs et coureuses se congratulent, trois par trois, souvent accompagnés de leurs enfants, heureux d’être arrivés au bout de leur pari. Et puis, dans un contraste saisissant, on retrouve Pierre (45 ans), chef de cuisine dans un grand hôtel de Montana-Crans, membre d’une autre équipe de Tag Heuer et qui, la mort dans l’âme, a dû abandonner. La veille, on l’avait pourtant connu tout guilleret à Zermatt. C’était sa dernière Patrouille et pour la première fois, il a dû s’arrêter à Arolla. La fatigue s’est révélée plus forte que l’esprit de cordée. «J’avais les jambes mais pas la niac. Au bout d’une demi-heure déjà, ça n’allait plus». Ses deux coéquipiers ont poursuivi mais ne seront pas classés. «Ça me fait chier surtout pour eux, les copains» soupire Pierre, inconsolable. La Patrouille, ses joies, ses peines. Rendez-vous dans deux ans.

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