Mathieu Jaton : « Montreux est une belle absurdité »

Paris Match Suisse |

A quelques semaines de la 52e édition du Montreux Jazz Festival et sa 6e en tant que directeur, Mathieu Jaton nous reçoit chez lui, dans un beau quartier de Lausanne. Au loin, on entend les rires d’adolescents qui jouent à la guitare. Discussion à bâtons rompus à l’ombre des rosiers dans son jardin, un jeudi de mai ensoleillé. Pour la première fois, il revient en détail sur l’incroyable rencontre qui a changé sa vie avec Claude Nobs, le fondateur du festival. Sa passion n’a d’égal que sa sincérité.

 

Comment est née cette passion pour la musique?

Je suis né dans l’univers du classique. Mon papa était un pianiste amateur passionné. Ma sœur a fait dix-sept ans de piano au Conservatoire et nous avions un grand Steinway dans le salon. Quand j’avais 3 ans, mes parents logeaient des participants au concours de piano Clara Haskil à Vevey et je faisais ma sieste sous le piano à queue pendant que les concurrents répétaient. Le dimanche, mon père se levait plus tôt et mettait des opéras. Quel immense bonheur de me réveiller au son du Canon de Pachelbel!

Vous faisiez de la musique vous-même?

J’ai commencé la guitare classique à 6 ans, c’était un cauchemar: ma prof était une vieille rombière dans un appartement poussiéreux qui sentait la naphtaline (rires)! J’ai repris le goût de jouer chez une dame qui m’apprenait des classiques comme Les Jeux interdits.

Vous vous êtes ensuite éloigné du classique…

Adolescent, j’ai acheté une copie de Fender et j’essayais de recopier David Gilmour. J’étais orienté vers l’improvisation et je faisais tout à l’oreille. A 14 ans, j’ai monté un groupe avec quelques amis, les Silk Waves (en français, Les Vagues de Soie). J’étais guitariste et chanteur. Nous carburions à Colosseum, Tempest, Led Zeppelin. Mais aussi le Mahavishnu Orchestra, Chick Corea et Return To Forever, ces artistes qui basculaient du jazz dans le rock fusion.

Vous avez ensuite fait une rencontre déterminante…

A 16 ans, j’entendais mes parents parler du Montreux Jazz Festival et surtout de son fondateur et directeur, Claude Nobs. Mon père était scout à Vevey, Claude était scout à Montreux. Ils se sont connus en tant que chefs scouts, Claude était venu dans notre chalet à La Forclaz. Un jour, j’ai eu l’idée de lui faire écouter une démo de mon groupe, il était à l’époque patron de Warner Europe.

Vous l’avez appelé?

Sa secrétaire me répétait inlassablement qu’il n’était pas disponible. Jusqu’au jour où il l’a entendu dire mon nom, Jaton. Me connaissant comme le fils de Philippe, il a pris le téléphone et m’a dit: «Salut Mathieu, passe au bureau.» J’y suis allé le lendemain avec ma cassette démo. Je me souviens de lui, assis dans son fauteuil face au lac. J’étais très touché de voir ce grand monsieur avec la photo de sa maman à côté de lui. Il m’a prodigué quelques conseils, j’étais reboosté pour dix ans!

Quand l’avez-vous revu?

A 18 ans, je faisais des extras au Bal du printemps au Montreux Palace avant de commencer l’école hôtelière. Un jour, j’étais en train de nettoyer la dernière table à 5 heures du matin quand quelqu’un m’a tapé dans le dos. C’était lui. Il m’a proposé de monter le lendemain dans son chalet où il recevait des amis. Quand je suis arrivé au Picotin, il y avait Claude, le patron des Monty Python, sa femme et moi. J’ai donné un coup de main en cuisine, puis j’ai fait le bon serveur, les mains dans le dos. Claude m’a regardé et m’a dit: «Mais que fais-tu debout? Viens manger avec nous.» Quand les invités sont partis, nous avons vécu ce moment magique: il a sorti une bonne bouteille de whisky et il a commencé à me raconter l’histoire du festival pendant des heures au bord de la piscine, les pieds dans l’eau. C’est là qu’il m’a proposé de passer des vidéos aux artistes dans la salle de projection pendant le festival. C’était en 1993.

Comment s’est enchaînée cette incroyable aventure?

J’ai fait mon premier festival comme staff en 1994. Quand j’ai terminé l’école hôtelière en 1999, Claude m’a proposé de reprendre le poste de sponsoring marketing, que j’ai accepté sans vraiment savoir de quoi il s’agissait. Les rumeurs ont alors circulé que j’étais un énième petit boy de Claude. Je m’en fichais complètement. Quand les gens pensent que je suis homosexuel, cela ne me pose aucun problème. J’ai commencé comme ça, sans contrat, sans salaire. Mais je trouvais le boulot passionnant!

 

 

Vous ne vous êtes pas arrêté en si bon chemin…  

En février 2001, Claude m’a demandé si je pouvais prendre le PV lors d’un Conseil de fondation. Au bout d’un moment, le président m’a demandé de sortir un instant. Quand je suis revenu, Claude évoquait la création d’un nouveau poste de second. J’étais en train d’écrire: «Sur la demande de Claude Nobs et sur l’acceptation du Conseil, Mathieu Jaton est nommé secrétaire général.» J’ai levé la tête et j’ai dit: «Pardon?»

Quel rebondissement spectaculaire!

Claude m’a dit: «Ne t’inquiète pas, on va se débrouiller.» Ensuite, quand on était seuls, il m’a expliqué qu’à 65 ans, son devoir était de penser à l’avenir du festival et qu’il voulait le construire avec moi. J’en ai encore la chair de poule, c’est la seule fois qu’il a mis des mots là-dessus. A 25 ans, j’avais tout à apprendre et je savais que je n’irais pas plus vite que la musique. On a construit notre vie commune ainsi pendant douze ans, j’étais son numéro 2.

Il vous passait progressivement le témoin…

Rétrospectivement, c’est un peu une ironie. Quand il est parti en 2013, j’étais prêt. Pas émotionnellement bien sûr, mais je savais comment fonctionnait la machine. Sur le plan personnel, son départ a été très violent. C’est pour cette raison que j’ai osé parler publiquement de relation père-fils. Ce qui n’enlève rien à l’amour que j’ai pour mon propre père.

Vous étiez le fils qu’il n’a pas eu?

Il ne l’a jamais exprimé comme ça. Mais je pense, oui. C’est fascinant de repenser à un homme qui, trois mois avant de mourir des suites d’un accident, m’amène chez des agents pour leur dire: «A partir de maintenant, vous ne parlez plus qu’avec Mathieu.»

On sent un attachement très fort entre vous, comme une réelle filiation…

Un jour il m’a expliqué pour quelle raison il m’avait choisi: «Parce que je suis conscient que tu sauras faire des choses que je ne saurai pas faire.» Aujourd’hui j’ai 42 ans, dont 21 au Festival. Je m’estime gâté par la vie. Mais j’ai saisi mes chances, comme quand Claude me proposait à 5 heures du matin d’aller faire le service le lendemain à 10 heures au chalet. J’y allais.

Tout semblait écrit d’avance…

J’aime les signes de la vie, sentir qu’ils m’accompagnent et les écouter.

Comment avez-vous géré ce deuil en public?

C’était un choc. Au moment où son décès a été annoncé, je me suis retiré de la scène médiatique. Ces quelques jours d’isolement m’ont permis de commencer mon deuil. Ensuite, pour assurer ce que j’avais à accomplir, j’ai fait un déni de ma peine personnelle. Mais j’avais cette force que Claude m’a donnée pendant vingt ans.

Avez-vous un job de rêve?

Je le considère comme tel effectivement et je tiens absolument à conserver cette folie d’improvisation. Je m’abreuve quotidiennement de la richesse humaine qui m’entoure. Pour moi, Montreux est une belle absurdité.

Vous êtes papa. Transmettez-vous votre passion pour la musique à votre fille?

Ma fille a rapidement développé un don pour les arts visuels. Elle a essayé le piano, la guitare et même le violon, mais sa passion est ailleurs. Ce qui compte pour moi, c’est qu’elle ait un art. Je ne vais pas la forcer à jouer d’un instrument. Ma compagne a un fils de 7 ans et tous les quatre, nous faisons des blind tests dans la voiture, les enfants adorent ça!

Quelles qualités faut-il pour être la femme de Mathieu Jaton?

Oh, oh (rires)! Je pense qu’il faut être très ouverte d’esprit et ne pas forcément vouloir s’inscrire dans une planification absolue. Elle me conduit à un niveau d’excellence que je recherche et que je n’arrive pas toujours à verbaliser en traduisant mes intuitions. On se challenge mutuellement.

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