Anna Gabriel : exilée en quête de justice

Paris Match Suisse |

Depuis un mois à Genève, l’ancienne députée catalane sous mandat d’arrêt dans son pays dit aspirer à une nouvelle vie, plus anonyme. Après l’arrestation de Carles Puigdemont, elle garde confiance en la justice suisse.

 

C’est en simple spectatrice qu’Anna Gabriel a assisté à l’intervention très médiatisée de Carles Puigdemont, dimanche 18 mars au Festival international du film sur les droits de l’homme (FIFDH) à Genève, quelques jours avant son arrestation. L’occasion de réaffirmer sa solidarité avec la communauté catalane qui s’est battue à ses côtés pour l’autodétermination..

Paris Match Suisse. Carles Puigdemont a été arrêté en Allemagne, ne craignez-vous pas à votre tour d’être interpellée ?
Anna Gabriel.L’arrestation de Carles Puigdemont est normale dans le système de collaboration judiciaire entre pays membres de l’Union européenne, mais ma situation est différente de celle de Carles Puigdemont. Les procureurs espagnols et allemands ainsi que les chefs d’Etat des deux pays sont en contact permanent et parfois il semble que certains intérêts passent devant la protection des droits humains. Dans mon cas, une fois l’instruction du juge terminée, je suis accusée d’un délit qui n’admet pas l’extradition. De plus, la Suisse ne fait pas partie de l’Union européenne et il y a moins de collusion entre justice et Etat, ce pourquoi je me sens mieux protégée ici.

On vous a vue plus en retrait que Carles Puigdemont à l’occasion de sa venue à Genève. Prenez-vous vos distances avec vos anciens compagnons de lutte ?
Non, ça a été un plaisir de revoir Carles Puigdemont. Nous étions côte à côte à l’occasion d’un événement organisé lundi à l’ONU par l’Institut des droits humains sur la situation catalane. Mais nos situations sont très différentes. Lui brigue un mandat de chef du gouvernement de la Catalogne en exil. Dans mon parti, le CUP, les mandats sont limités, et les responsabilités ne s’exercent qu’un temps. Je ne suis plus députée, d’autres représentants de mon parti sur place sont désormais aux affaires. Cela dit, Carles Puigdemont n’était pas le seul représentant catalan présent. J’ai eu notamment l’opportunité d’entendre à Genève les témoignages émouvants des familles des politiques catalans injustement détenus à Madrid, comme Quim Forn.

A Genève, l’injustice de ma situation peut être mieux comprise

Vous dites être en retrait, pourtant ce sont des motivations politiques qui ont présidé à votre venue à Genève …
Effectivement, la décision stratégique a été prise collectivement. Nous étions deux représentants de mon parti convoqués chez le juge dans le cadre de l’instruction de l’affaire. Nous avons décidé qu’un irait devant le juge, et que l’autre partirait en exil afin de dénoncer la persécution politique dont nous sommes victimes auprès de la communauté et de l’opinion publique internationale. En ce sens, Genève est un bon choix, avec notamment la présence des ONG et des représentants de communautés d’exilés. Cela dit, il y a aussi le choix personnel de rejoindre un système plus juste et fuir la persécution politique. Je pense qu’ici, l’injustice de ma situation peut être mieux comprise.

Qu’est-ce qui vous permet de le penser ?
Les Suisses votent tout le temps, je pense que beaucoup ne trouvent pas normal d’être condamné à 30 ans de prison pour avoir organisé un référendum! Même si en l’état actuel des choses je ne suis pas formellement accusée, certains politiques qui ont mené le référendum sont actuellement en prison pour «sédition» ou «rébellion». Des délits qui sonnent comme une référence aux années de répression. La Suisse est décentralisée et prouve qu’il est possible de gouverner un pays avec le respect des minorités. Si l’extradition est demandée par l’Espagne, alors je demanderai le statut de réfugiée. Je le répète, j’ai confiance en les autorités suisses.

Vous envisagez donc votre vie en exil à Genève à plus long terme ?
Quand on part de chez soi dans ces circonstances, c’est qu’on est convaincu de devoir le faire. En revanche, on ne sait pas si on pourra revenir et quand. Peut-être que je ne pourrai pas rentrer avant plusieurs années. J’y suis préparée mentalement, ce qui implique reconstruire ma vie et mes repères.

En ce sens, le choix de Genève, ville financière, n’est-il pas un paradoxe pour une anticapitaliste convaincue ?
Je ne pense pas. J’étais convaincue que le système serait plus juste que l’Etat répressif espagnol et j’en reste convaincue. Genève est plus qu’une capitale financière, c’est aussi la ville des grandes ONG, un endroit clé où l’on se bat pour la reconnaissance de droits humains. Historiquement, la ville a été un refuge pour de nombreux penseurs. Je pense à l’écrivaine catalane Mercè Rodoreda, qui a vécu 15 ans ici et y a écrit la majorité de son œuvre. Il y a aussi les bolcheviques russes, qui fuyaient la répression tsariste et préparaient la révolution de 1917.

Est-ce à dire que vous vous inscrivez dans la veine des grands penseurs en exil sur les bords du Léman ?
Pas nécessairement. Je pense aussi à ceux qui ont franchi les Pyrénées à pied en plein hiver pour fuir le franquisme. Je viens d’une famille qui était engagée du côté républicain dont une partie vit d’ailleurs toujours dans le sud de la France. Je pense aux exilés en général qui quittent leur famille, leurs pays et parfois traversent les mers sur des radeaux de fortune; aux Africaines qui se font violer sur le chemin de l’Europe. Même si je me considère une exilée comme tant d’autres, j’ai parfaitement conscience d’être quand même privilégiée, arrivée et installée dans de bonnes conditions.

Précisément, comment s’est passée votre installation ?
Bien. J’ai eu la chance de recevoir beaucoup de soutien sur place, de Catalans, mais aussi de Suisses. J’ai changé quelques fois de logement au gré des propositions d’hébergement et maintenant, on me prête une chambre. On m’a donné un soutien économique pour tenir dans un premier temps, mais moral également. Des tas de gens de tous milieux, professeurs, personnalité du spectacle, certains actifs dans des ONG m’ont contacté. Parfois ils m’ont proposé un repas, invitée au théâtre, au cinéma. Je ne me sens pas seule. Une fois de plus, je suis même très privilégiée pour une exilée.

Je n’attends pas de traitement de faveur

Vous avez également entrepris des démarches pour reprendre des études …
J’ai laissé mon parcours universitaire et académique au moment de mes combats en Catalogne. Mais maintenant que je ne suis plus en première ligne politiquement, ce que j’envisage, c’est une thèse pour comprendre dans quel cadre est posé un droit à l’autodétermination. Effectivement, j’ai eu plusieurs contacts avec le professeur Levrat de l’Université de Genève, mais pour l’instant, rien n’est encore acté.

Envisagez-vous de travailler pour une ONG ?
Evidemment, si je trouve du travail auprès d’une ONG, de comités d’exilés ou pour la défense des droits humains, c’est génial. Cela dit, je ne me sens aucunement au-dessus des autres réfugiés ou exilés. Si je dois prendre un travail plus simple afin de payer mes factures, mon loyer et mon assurance maladie, ça me va aussi. Vous savez, j’ai travaillé en tant qu’éducatrice, mais aussi à l’usine de textile, où j’ai appris beaucoup auprès des travailleuses. Je n’attends pas de traitement de faveur.

Une vie posée, en somme. On a pourtant du mal à vous imaginer, anonyme, loin du combat pour vos convictions …
Pourtant, j’aspire réellement à plus d’anonymat. Je n’ai jamais considéré comme certains que la politique devait représenter l’ensemble d’une carrière. Il est normal que dans un premier temps, je me consacre à installer ma nouvelle vie ici. Mais pourquoi pas dans un second temps, travailler bénévolement à l’accueil de réfugiés, ou encore à aider des enfants en difficulté. Il y a toujours des combats à mener, mais pas nécessairement sous les projecteurs des médias.

Retrouvez cet article dans notre édition Paris Match Suisse

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