Ces Chinois qui achètent la Suisse

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Chimie, horlogerie, hôtellerie, habitations, golfs, etc. Aucun secteur n’échappe à la convoitise de l’Empire du Milieu. Mais Pékin cherche à freiner l’évasion de capitaux.

 

Ce printemps, l’OPA du géant chinois ChemChina sur l’agrochimiste suisse Syngenta a frappé comme un coup de tonnerre dans le ciel bâlois. C’était la plus grosse opération jamais réalisée à l’étranger par un groupe chinois. Le géant de la chimie a déboursé plus de 43 milliards de dollars pour mettre la main sur le champion suisse des semences et produits de protection des cultures, tels que les herbicides et les fongicides. L’année précédente, les dirigeants de Syngenta s’étaient pourtant opposés aux approches du concurrent américain Monsanto. Si la Chine affiche des taux de croissance élevés, elle ne peut pas rivaliser avec les meilleurs en tant que pays agricole. L’acquisition de Syngenta répondait à une logique typiquement chinoise. Et à une vision à long terme, où ChemChina voudrait doubler son chiffre d’affaires. D’ici à 2020, la Chine veut faire sortir de la pauvreté quelque 70 millions d’agriculteurs supplémentaires, surtout de petits paysans qu’il va falloir former aux nouveaux modes de production.

L'homme d'affaires et financier chinois Kwoh Lung Hon.

L’homme d’affaires et financier chinois Kwoh Lung Hon. © DR

De même, les marques d’horlogerie suisse n’échappent pas non plus à l’appétit boulimique des Chinois, comme Corum à La Chaux-de-Fonds (NE) et Eterna à Granges (SO). C’est en 2013 que l’homme d’affaires Kwok Lung Hon est entré dans la ronde. Auparavant, il s’était porté acquéreur des montres Rotary Watches à Londres, propriété du groupe Dreyfuss, créées à La Chaux-de-Fonds en 1895. Résidant à Hongkong, ce financier de la province du Fujian a aussi créé sur place deux compagnies horlogères cotées en bourse. « Il parle mandarin et quelques mots d’anglais », confie Yvette Thüring, la directrice du Mirador Resort & Spa au Mont-Pèlerin, que l’homme d’affaires chinois a aussi acquis en 2016 sur les hauts de Vevey. Son groupe Citychamp Dartong est actif dans l’immobilier, la santé et le bien-être. Ironie de la situation, l’hôtel est situé à côté d’un centre de moines tibétains !

Dans les Alpes vaudoises

Au RoyAlp à Villars-sur-Ollon (VD), le nouveau propriétaire est aussi chinois, un grand groupe de la fintech qui tient à rester discret, selon le directeur général Philippe Attia : « Ils sont également présents dans le lifestyle (hôtellerie, golf et vignobles dans le Bordelais et en Bourgogne). Le Chalet RoyAlp est leur 9e projet après d’autres établissements notamment en Angleterre et en Irlande. Mais c’est leur premier palace en Suisse, où ils prévoient déjà d’autres acquisitions. »

La clientèle est composée d’une moitié de Suisses et d’une moitié d’étrangers, surtout des Français, des Belges et des Britanniques, comptabilise Philippe Attia. Hasard de la situation, le directeur de l’Office du tourisme de Villars, Sergei Aschwanden, a été médaillé de bronze de judo aux JO de… Pékin !

« Après avoir sillonné les grandes villes européennes, les touristes chinois apprécient les stations de montagne et leur air pur qui contraste avec l’atmosphère polluée de leurs villes, commente le directeur du RoyAlp. Les Chinois se mettent au ski et la perspective des JO d’hiver de Pékin en 2022 devrait les pousser sur les pistes. Le nombre de skieurs en Chine est passé de 10 000 en 1996 à 12,5 millions. »

Coïncidence, l’Hôtel du Golf et Spa voisin a aussi été racheté par un Chinois, un privé de la province du Yunnan qui a eu un coup de cœur pour le quatre-étoiles proche de la gare.

Un golf au bord du lac de Gruyère

Au bord du lac de Gruyère, au pied de la montagne mythique des Fribourgeois, c’est un riche Chinois de Beijing, Li Yong Jun, qui est l’investisseur principal du golf, pour 50% à côté des actionnaires actuels, Urs et Martine Müller (20%), et de l’entrepreneur haut-savoyard Michel Benedetti (30%) : « Monsieur Li, par le biais de sa société Yong Xin Hua Yun Cultural Industry Group, est venu voir le site. Il a été séduit par la beauté des lieux et a décidé d’y investir. Il a déployé des activités prospères dans l’immobilier et l’hôtellerie en Chine et à l’étranger. » Selon l’administrateur du golf Urs Müller, il est un acteur important dans le domaine culturel de son pays, membre actif de l’UNESCO et président pour l’Asie de la Global Hope Coalition, une organisation qui lutte, en lien avec les Nations Unies, contre l’extrémisme et l’intolérance, afin de protéger les héritages culturels nationaux, notamment l’artisanat chinois.

Le Golf Resort La Gruyère comprendra un hôtel de 80 chambres et suites, trois restaurants dont un gastronomique, un centre de bien-être de 2500 m2, 20 à 30 résidences hôtelières, 105 appartements de 2 à 5 pièces, et un golf 18 trous.

Le Golf Resort La Gruyère comprendra un hôtel de 80 chambres et suites, trois restaurants dont un gastronomique, un centre de bien-être de 2500 m2, 20 à 30 résidences hôtelières, 105 appartements de 2 à 5 pièces, et un golf 18 trous. © DR

« Le contrat final a été signé, la machine est en marche », poursuivent les promoteurs suisses. Le tout, construit en trois étapes, est estimé à 300 millions de francs.

Pas de problème avec la Lex Weber, assure Urs Müller ; la commune étant loin de la barre des 20%, elle peut accueillir encore 40 résidences secondaires. La région étant une zone touristique, il est possible de vendre des appartements (jusqu’à 200 m2 de surface) à des ressortissants hors de l’Union européenne, Chinois compris. Pour la sécurité des hôtes, un poste de contrôle placé à l’entrée du complexe sera opérationnel 24 heures sur 24.

Combien d’autres fleurons de l’hôtellerie suisse tomberont-ils dans le nid d’hirondelles chinois ? Ainsi, le financier Yunfeng Gao, qui a glissé dans son portefeuille le Grand Hotel Titlis Palace d’Engelberg (OW), mise sur la Suisse centrale. Jusqu’à l’ouverture du nouvel établissement fin 2019, 100 millions de francs y seront investis.

L’entrepreneur de Shenzhen est diplômé en aérospatiale de l’Université de Pékin. Selon Forbes, il fait partie des 400 Chinois les plus riches avec une fortune estimée à 890 millions de dollars. En 2015, il a encore acquis l’Hotel Palace de Lucerne, un cinq-étoiles cédé par le fonds immobilier Credit Suisse Hospitality, géré par la holding fribourgeoise Aevis Victoria.

La Lex Koller sur l’acquisition d’immeubles par des étrangers fait qu’un Chinois ne peut pas acheter un bien immobilier comme habitation, mais cela ne concerne pas l’exploitation professionnelle. Si la branche n’est pas très heureuse d’assister à la disparition de l’hôtellerie familiale au profit de groupes financiers, ses représentants reconnaissent que les Chinois ne peuvent pas délocaliser.

Pékin freine les sorties de capitaux

Les montagnes ne vont pas jusqu’au ciel. Fort du proverbe chinois, Pékin entend endiguer l’hémorragie de capitaux. Les autorités de régulation ont commencé à imposer des restrictions aux entreprises partiellement étatiques, mettant en garde contre des investissements irrationnels. Deux groupes sont visés: HNA, qui a acquis le quart des hôtels Hilton pour 6,25 milliards de dollars, et Jin Jiang, poids lourd du tourisme et du voyage en Chine qui a acheté à Starwood Capital le Louvre Hotels Group (2 500 hôtels). Mais d’autres mammouths ont fait la une: l’achat du studio hollywoodien Legendary Entertainment (« Batman » et « Jurassic World ») pour 3,5 milliards de dollars ou l’AC Milan vendu par Berlusconi au consortium Rossoneri Sport.

Les Chinois sont devenus les plus importants acquéreurs de biens immobiliers commerciaux aux Etats-Unis. En témoigne le Waldorf Astoria acquis à New York par l’assureur chinois Anbang pour 2 milliards en 2015. Jusque-là, Pékin avait encouragé les entreprises à investir à l’étranger pour conquérir de nouveaux marchés et accéder aux nouvelles technologies, mais il a dû inverser la tendance. Il est impératif de freiner la fuite des capitaux et l’affaiblissement du yuan.

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